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Dans l'objectif de Luc Dardenne, photographie de Frederic DUGIT au Festival de Cannes 2009
Épisode 3 :

Luc Dardenne : comment filmer l’impossibilité de tuer ?

59 min
À retrouver dans l'émission

Dans les années 70, le futur cinéaste Luc Dardenne étudie la philosophie et la découverte de la pensée d’Emmanuel Levinas est une véritable révélation, elle infuse aujourd’hui son œuvre cinématographique. Comment mettre en scène la philosophie de Levinas ?

Dans l'objectif de Luc Dardenne, photographie de Frederic DUGIT au Festival de Cannes 2009
Dans l'objectif de Luc Dardenne, photographie de Frederic DUGIT au Festival de Cannes 2009 Crédits : PHOTOPQR/LE PARISIEN - Maxppp
  • Première diffusion de cette émission le 07/02/2019, et première diffusion du Journal de la philo de Géraldine Mosna-Savoye, en fin d'émission, le 07/02/2019, à réécouter ici :

L'invité du jour :

Luc Dardenne, cinéaste

À la fin des années 70, Luc Dardenne a suivi les cours d'Emmanuel Levinas, la plus grande découverte philosophique de sa vie... Les questionnements de Levinas traversent l'oeuvre des frères cinéastes Luc et Jean-Pierre Dardenne.
De Rosetta, qui reçut la Palme d'or en 1999, à La Fille inconnue, sept films relèvent un défi inouï : comment filmer l'impossibilité de tuer ? Comment mettre en scène le coeur de la philosophie de Levinas, quand lui-même était si méfiant à l'égard des images ?
D'après Emmanuel Levinas, "Tu ne tueras point" n'est pas seulement un commandement divin mais c'est ce que m'ordonne le visage d'autrui. Si l'interdiction de tuer est première dans ma rencontre avec autrui, comment se rend-elle visible ? Comment s'exprime-t-elle ?

Le comportement éthique des personnages dans le cinéma des frères Dardenne

Il faut toujours penser l’éthique de Levinas comme utopique... Il part quand même de la Shoah, de ce massacre de 6 millions de personnes juives durant la Seconde Guerre mondiale, il sait que l’éthique ne se réalise pas comme cela... Et c’est bien pour ça qu’il a pensé une éthique qui serait à la mesure de la catastrophe de la Shoah. C’est une possibilité utopique qui nous a aidés, Jean-Pierre Dardenne et moi, à construire notre film "L’enfant", à penser le fait que le personnage ne voit pas cette femme en train de souffrir, qui s’évanouit quand il lui apprend qu’il a vendu l’enfant. Plus tard, il va retrouver l’enfant, le "racheter", se racheter en même temps, et va retrouver une paix avec cette femme parce qu’il va voir sa souffrance et y répondre de manière surprenante... Et c’est ça qui est important pour nous dans notre cinéma quand on réfléchit les comportements de nos personnages dans des situations éthiques, morales, et qu’on pense à Levinas, il y a une soudaineté dans l’intrusion d’autrui. C’est important pour nous d’essayer de voir comment on va pouvoir construire la surprise du comportement éthique du personnage…              
Luc Dardenne

Filmer un individu devenir "je"

Levinas a été la grande révélation de ma vie en philosophie... Je travaillais beaucoup sur les textes de Heidegger à l'Université de Louvain et mon problème était que je ne découvrais pas chez Heidegger la présence de la loi, la présence du devoir moral… Il n’y avait pas d’extériorité morale chez Heidegger et c’était une vraie question pour moi ! Quand j’ai lu Levinas j’ai trouvé que la loi s’inscrivait dans le rapport humain, la relation à autrui, et la chose la plus extraordinaire est qu’on essaie de filmer la façon dont un individu peut devenir "je", sous l’injonction d’autrui qui dit : "aide-moi" ou "ne tue pas", ce que Levinas appelle l’élection. Ça a été une révélation : je suis "je" parce que l’autre me constitue comme "je" par sa demande, son ordre…              
Luc Dardenne

Recréer la fragilité perdue à l’écran 

Quand je fais un film avec mon frère, je me dis que ce qu’a écrit Levinas est un avertissement, une mise en garde et je la prends comme ça : quand on filme un personnage, on se dit "attention !" on est en train de caricaturer son visage, on n’aurait pas dû le maquiller alors on le démaquille, on n’aurait pas dû le filmer comme ça alors on va lui donner une fragilité qu’il a pu perdre en le filmant d’une certaine manière, on va laisser trembler notre caméra légèrement... Ce que l’image évacue, cette réalité fragile, on essaie de le retrouver dans notre manière de filmer.              
Luc Dardenne

Texte lu par Vincent Schmitt :

  • Extrait de La Réalité et son ombre d'Emmanuel Levinas, 1948 (initialement paru dans Les Temps modernes, et ici dans le recueil Les Imprévus de l'histoire (1994), Le Livre de Poche)

Sons diffusés :

  • Extrait du film L'Enfant des frères Dardenne, 2005
  • Archive d'Emmanuel Levinas, issue des entretiens avec Philippe Nemo pour France Culture dans Les Chemins de la connaissance, 1981
  • Extrait du film La Promesse des frères Dardenne, 1996
  • Extrait du film Le Fils des frères Dardenne, 2002
  • Extrait du film Le Silence de Lorna des frères Dardenne, 2008
  • Extrait du film Le Gamin au vélo des frères Dardenne, 2011
  • Archive d'Emmanuel Levinas sur le rapport avec autrui, issue des entretiens avec Philippe Nemo pour France Culture dans Les Chemins de la connaissance, 1981
  • Musique de fin : Concerto au piano n°5 opus 73 de Beethoven, Adagio un poco mosso (musique qu'on entend dans le film Le Gamin au vélo des frères Dardenne)
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