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Le film Amadeus sorti en 2002 de Milos Forman Avec Tom Hulce, F. Murray Abraham, Elizabeth Berridge, Simon Callow, Roy Dotrice. Allocine
Épisode 4 :

Platon à l'opéra

58 min
À retrouver dans l'émission

Il y a des dissensions sur beaucoup de musiciens, mais pas sur Mozart, qui parle aux coeurs de tous, compositeur universel par excellence. Sa musique serait-elle un intermédiaire entre le sensible et l’intelligible ? Et ses personnages, des incarnations des idées platoniciennes ?

"Les Noces de Figaro" de Mozart au Staatsoper im Schillertheater à Berlin, 2015
"Les Noces de Figaro" de Mozart au Staatsoper im Schillertheater à Berlin, 2015 Crédits : Lieberenz\ullstein bild - Getty

L'invité du jour :

André Tubeuf, philosophe, ancien professeur de philosophie, conseiller pour la musique au ministère de la Culture, chroniqueur et écrivain
Auteur de l'ouvrage à paraître Rudi : La leçon Serkin aux éditions Actes Sud (février 2019) et Mozart : chemins et chants aux éditions Actes Sud (2005).

Dans Souvenirs et Anecdotes, le compositeur Richard Strauss, en 1940, s’extasie de ce que les personnages des opéras de Mozart, en particulier Le Commandeur et la Elvire de Don Giovanni, le Chérubin des Noces de Figaro et le Belmonte de l’Enlèvement au Sérail semblent être plus que des humains...
Pour Strauss, au travers de ces personnages, Mozart, offrirait une réalité tangible aux idées platoniciennes : l’éros, la mort, la peur...

Pour André Tubeuf, la musique de Mozart porte quelque chose de difficilement définissable mais que nous pouvons tous sentir, il est le compositeur universel par excellence, il y a une essence qui dépasse la forme sensible de la musique.
Pourquoi Mozart nous parle-t-il si directement ?

Mozart, plus philosophe que les philosophes

Dans "Les Noces de Figaro", derrière tous les coups d’éclat du génie, il y a essentiellement une rencontre : Mozart, avec Figaro, a trouvé une occasion de mettre les pieds sur terre et de faire chanter la terre, au lieu de faire chanter des armures marchant en cadence. Il y a chez Mozart, qui est un grand philosophe, un sens de l’humain dont il ne dérive jamais, comme il y a chez Platon ce sens perpétuel du sensible qui est notre seul lieu, le lieu où nous avons tous nos sens, tout ce qui va donner lieu à notre pensée. La différence c’est que Platon, c’est son métier, sait qu’il essaye de montrer un passage entre deux choses, Mozart, c’est son métier de faire cela spontanément, mais le faisant spontanément il est plus philosophe que ne seront jamais les philosophes, il trouve sans chercher ! Ecouter Mozart, c’est déjà faire de la philosophie.                
André Tubeuf

Mozart, peintre d’une sensibilité universelle

Mozart est entre deux genres, dieu sait qu’il était homme mais du point de vue de la sensibilité il était celui qui comprend la sensibilité qu’il ne partage pas et qui n’était pas la sienne d’une manière native. Il est celui qui comprend le regard des autres, le chagrin des autres, la joie des autres, même s’il n’est pas capable de se la donner à lui-même. Il les exprime sans avoir besoin de les ressentir lui-même, il a une sensibilité qui lui donne quelque chose d’infiniment plus inventeur qu’il n’y en aurait chez quelqu’un qui chercherait exactement dans une direction. Mozart ne cherche pas, il tâte, il est comme Socrate qui va faire sortir la chose qui n’est pas sue.                
André Tubeuf

La musique de Mozart ou l'intervention d'un autre monde

La musique de Mozart est comme une intervention d’un autre monde, quelque chose qui vient d’extrêmement loin, qui porte le signe de ce qui vient de loin, mais qui est d’une facilité à assimiler, d’une bienveillance, d’une démarche hospitalière qui fait qu’on se sent toujours de plein pied, comme s’il y avait prédestination entre ce que nous entendons et quelque chose que nous portions dans notre cœur et qui ne trouvait pas au juste la résonance correspondante. Mozart la porte. Il y a dissension sur tous les autres auteurs de musique mais sur Mozart seul il y a cette unanimité de la sensibilité.                
André Tubeuf

La musique de Mozart serait-elle un intermédiaire entre notre cœur et les idées ?

Chez Platon il y a une notion centrale et opératoire : la réminiscence, Socrate disant au petit esclave du "Ménon" : « Toi tu ne sais pas que tu sais, je vais te montrer comment faire en sorte que ce que tu sais dans ta profondeur vienne à ta surface et que tu en prennes conscience ». Cette opération semble logique et intelligible, il faut qu’elle se réfère à une mémoire non individuelle qui n’est pas celle de notre propre biographie et par laquelle d’une certaine manière nous participons tous, à la même sensibilité et une sensibilité qui aurait une mémoire plus profonde et qui serait intelligiblement la mémoire des idées et sensiblement la mémoire de quelques modèles, et parmi eux, la mélodie de Mozart, un modèle originel en qui se serait cristallisé d’abord et incarné ensuite au théâtre dans une autre proximité et une autre transcendance : les personnages prodigieux de Mozart.                
André Tubeuf

Textes lus par Shemss Audat :

  • Extrait de Souvenirs et anecdotes de Richard Strauss, 1951, cité et traduit par André Tubeuf dans Mozart le Visiteur (ouvrage à paraître)
  • Extrait de Thèmes variés de Reynaldo Hahn, L'ange Mozart, éditions La Flûte de Pan

Sons diffusés :

  • Extrait du film Amadeus de Miloš Forman, 1984, ouverture du film
  • Extrait des Noces de Figaro, air des Marronniers transcrit pour piano, interprété par Friedrich Gulda
  • Extrait des Noces de Figaro, air de Chérubin, interprété par l'Orchestre philarmonique de Vienne, dirigé par Herbert von Karajan, Chérubin interprété par Sena Jurinac
  • Extrait des Noces de Figaro, air de la Comtesse, interprété par l'Orchestre philarmonique de Vienne, dirigé par Herbert von Karajan, la Comtesse interprétée par Elizabeth Schwarzkopf
  • Extrait de Don Giovanni, air d'Elvire, interprété par l'Orchestre du festival de Glyndbourne, Elvire interprétée par Luise Helle Tsgruber 
  • Interview de Frédéric Lodéon, violoncelliste, chef d'orchestre et producteur à France Musique, au micro de Thomas Beau
  • Lamma Bada, reprenant la 40 Symphonie K.550, mêlé avec un traditionnel, dans l'album Mozart L'Egyptien, 1997, arrangé par Hugues de Courson

Chroniques

10H55
5 min

Le Journal de la philo

#nouveauconcept (2/10) : La post-vérité
Intervenants
  • philosophe, ancien professeur de philosophie, conseiller pour la musique au ministère de la Culture, chroniqueur et écrivain
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