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Jean-Jacques Rousseau
Épisode 3 :

Le sentiment de l’existence

58 min
À retrouver dans l'émission

La société n’est-elle pas trop cruelle pour que la vertu puisse y être mise en oeuvre ? Ne vaut-il pas mieux s’abstenir d’agir, se retirer dans une paix sereine, que de risquer de se voir corrompre par elle ? Écoutons Rousseau !

Jean-Jacques Rousseau
Jean-Jacques Rousseau Crédits : Getty

Aujourd’hui, laissons-nous voguer en compagnie de Céline Spector à travers les cinquième, sixième et septième promenades des Rêveries : abordant d’abord  la sublime révélation du célèbre sentiment de l’existence, il nous faudra ensuite retourner en terres morales pour nous interroger sur les conditions de l’acte juste.

Le texte du jour

« Quand le soir approchait je descendais des cimes de l’île & j’allais volontiers m’asseoir au bord du lac sur la grève dans quelque asile caché ; là le bruit des vagues & l’agitation de l’eau fixant mes sens & chassant de mon âme toute autre agitation la plongeaient dans une rêverie délicieuse où la nuit me surprenait souvent sans que je m’en fusse aperçu. Le flux & reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles frappant sans relâche mon oreille & mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi & suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence sans prendre la peine de penser. De temps à autre naissait quelque faible & courte réflexion sur l’instabilité des choses de ce monde dont la surface des eaux m’offrait l’image : mais bientôt ces impressions légères s’effaçaient dans l’uniformité du mouvement continu qui me berçait, & qui sans aucun concours actif de mon âme ne laissait pas de m’attacher au point qu’appelé par l’heure & par le signal convenu je ne pouvais m’arracher de là sans effort.

(…) s’il est un état où l’âme trouve une assiette assez solide pour s’y reposer tout entière & rassembler là tout son être, sans avoir besoin de rappeler le passé ni d’enjamber sur l’avenir ; où le temps ne soit rien pour elle, où le présent dure toujours sans néanmoins marquer sa durée & sans aucune trace de succession, sans aucun autre sentiment de privation ni de jouissance, de plaisir ni de peine, de désir ni de crainte que celui seul de notre existence, & que ce sentiment seul puisse la remplir tout entière ; tant que cet état dure celui qui s’y trouve peut s’appeler heureux, non d’un bonheur imparfait, pauvre & relatif tel que celui qu’on trouve dans les plaisirs de la vie, mais d’un bonheur suffisant, parfait & plein, qui ne laisse dans l’âme aucun vide qu’elle sente le besoin de remplir. Tel est l’état où je me suis trouvé souvent à l’île de Saint-Pierre dans mes rêveries solitaires, soit couché dans mon bateau que je laissais dériver au gré de l’eau, soit assis sur les rives du lac agité, soit ailleurs au bord d’une belle rivière ou d’un ruisseau murmurant sur le gravier.

De quoi jouit-on dans une pareille situation ? De rien d’extérieur à soi, de rien sinon de soi-même & de sa propre existence, tant que cet état dure on se suffit à soi-même comme Dieu. Le sentiment de l’existence dépouillé de toute autre affection est par lui-même un sentiment précieux de contentement & de paix, qui suffirait seul pour rendre cette existence chère & douce à qui saurait écarter de soi toutes les impressions sensuelles & terrestres qui viennent sans cesse nous en distraire & en troubler ici-bas la douceur. Mais la plupart des hommes, agités de passions continuelles, connaissent peu cet état, & ne l’ayant goûté qu’imparfaitement durant peu d’instans n’en conservent qu’une idée obscure & confuse qui ne leur en fait pas sentir le charme. »

Rousseau, Les Rêveries du Promeneur solitaire, Gallimard, Ed. de la Pléiade 1972. Cinquième Promenade, p. 1045-1047.

Références musicales

Neil Young, Heart of gold

Jean-Jacques Rousseau, 4 airs: allegretto,  interprète Michel Portal

Lisa Ekdhal, Nature boy

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  • philosophe, professeure à l’UFR de Philosophie de Sorbonne Université, membre honoraire de l'Institut Universitaire de France
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