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Petroglyphes achuars en Equateur, en 1991.

Anthropologie de la nature, leçon inaugurale de Philippe Descola

58 min
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Comment l’anthropologie peut-elle s’affranchir d’une approche qui sépare la nature et l’homme en Occident? "Notre singularité par rapport au reste des existants est relative, tout comme est relative aussi la conscience que les hommes s’en font", rappelle Philippe Descola dans sa leçon inaugurale.

Petroglyphes achuars en Equateur, en 1991.
Petroglyphes achuars en Equateur, en 1991. Crédits : Photo by François ANCELLET/Gamma-Rapho via Getty Images - Getty

Que peut être l' « anthropologie de la nature », s’interroge l’anthropologue, Philippe Descola.

Professeur au Collège de France, titulaire de la chaire Anthropologie de la nature de 2000 à 2019, directeur d'études à l’EHESS, normalien,  philosophe de formation, Philippe Descola a mené une enquête ethnographique de 1976 à 1979 chez les Jivaros Achuar de l’Amazonie équatorienne, dont il a étudié plus particulièrement les relations à l’environnement, sujet de la thèse de doctorat d’ethnologie qu’il a soutenu en 1983 sous la direction de Claude Lévi-Strauss.

Alors que son enseignement vient de s’achever au Collège de France et avant de retrouver son ultime série de cours, cette semaine, "Qu'est-ce que comparer?", nous vous proposons d’écouter aujourd’hui sa leçon inaugurale, intitulée "anthropologie de la nature".

Philippe Descola explique :

"L’anthropologie n’a cessé de se confronter au problème des rapports de continuité et de discontinuité entre la nature et la culture, un problème dont on a souvent dit qu’il constituait le terrain d’élection de cette forme originale de connaissance (…) En apparence, note-t-il, l’anthropologie de la nature est une sorte d’oxymore puisque, depuis plusieurs siècles en Occident, la nature se caractérise par l’absence de l’homme, et l’homme par ce qu’il a su surmonter de naturel en lui". 

Invitant à dépasser cette « antinomie » qui lui paraît « suggestive » et cette aporie de la pensée moderne, 

"Il est temps, proclame-t-il, que l’anthropologie jette sur le monde un regard plus émancipé, nettoyé d’un voile dualiste que le mouvement des sciences de la nature et de la vie a rendu en partie désuet et qui fut à l’origine de maintes distorsions pernicieuses dans l’appréhension des peuples dont les usages différaient par trop des nôtres".

Dans une stimulante interview, donnée en 2019 pour le site indépendant "Le Vent se lève" (série de Pierre Gilbert, "Les Armes de la transition"), Philippe Descola, revenant sur son parcours et sur son choix de s'intéresser à ce qu'il appelait "l'environnement" dès les années 1970, explique pourquoi il a cherché à "décentrer l’approche anthropologique, en y faisant mieux apparaître le rôle des non-humains – dans un premier temps, des plantes, des animaux, des esprits... " et à "déplacer le regard par rapport à l’eurocentrisme très caractéristique de l’approche des sciences sociales en général".

Dans sa leçon inaugurale, c'est bien ce projet de refonte de sa discipline, l'anthropologie, et ce refus de l'anthropocentrisme qui est défendu :

"L’analyse des interactions entre les habitants du monde ne peut plus se cantonner aux seules institutions régissant la société des hommes, ce club de producteurs de normes, de signes et de richesses où les non-humains ne sont admis qu’à titre d’accessoires pittoresques pour décorer le grand théâtre dont les détenteurs du langage monopolisent la scène. Bien des sociétés dites « primitives » nous invitent à un tel dépassement, elles qui n’ont jamais songé que les frontières de l’humanité s’arrêtaient aux portes de l’espèce humaine, elles qui n’hésitent pas à inviter dans le concert de leur vie sociale les plus modestes plantes, les plus insignifiants des animaux. L’anthropologie est donc confrontée à un défi formidable : soit disparaître avec une forme épuisée d’anthropocentrisme, soit se métamorphoser en repensant son domaine et ses outils de manière à inclure dans son objet bien plus que l’anthropos, toute cette collectivité des existants liée à lui et longtemps reléguée dans une fonction d’entourage. C’est en ce sens, volontiers militant nous le concédons, que l’on peut parler d’une anthropologie de la nature."

Nous gagnons le grand amphithéâtre du Collège de France, le 29 mars 2001, pour la leçon inaugurale de Philippe Descola.

Il a récemment  publié Une écologie des relations aux editons du CNRS et sa monographie La nature domestique : symbolisme et praxis dans l'écologie des Achuar fait l'objet d'une nouvelle publication aux Editions de la Maison des sciences de l'homme (MSH).

Nous rappelons aussi son ouvrage majeur Par-delà nature et culture publié  en 2005 chez Gallimard 

Il a préfacé la BD inspirée de ses travaux, Anent : nouvelles des Indiens Jivaros, sur un scénario et des dessins d'Alessandro Pignocchi (Steinkis, 2016).

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