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Une élève kényane résolvant un problème de maths, à l’école de KICOSHEP, Kibera Integrated Community Self-Help Programme, une ONG qui s’occupe des enfants vivant dans les quartiers pauvres.

Expériences, sciences et lutte contre la pauvreté : leçon inaugurale d'Esther Duflo

58 min
À retrouver dans l'émission

Comment lutter contre la pauvreté, à défaut de l’éradiquer complètement? Comment ne pas perdre de vue la question fondamentale, de savoir comment faire vivre mieux les 7 milliards d’habitants qui peuplent la terre? Les sciences sociales n'ont-elles donc aucun rôle à jouer contre la pauvreté ?

Une élève kényane résolvant un problème de maths, à l’école de KICOSHEP, Kibera Integrated Community Self-Help Programme, une ONG qui s’occupe des enfants vivant dans les quartiers pauvres.
Une élève kényane résolvant un problème de maths, à l’école de KICOSHEP, Kibera Integrated Community Self-Help Programme, une ONG qui s’occupe des enfants vivant dans les quartiers pauvres. Crédits : Photo by Wendy Stone/Corbis via Getty Images - Getty

Comment les économistes peuvent-ils contribuer à l’innovation sociale ? demande Esther Duflo, dans sa leçon inaugurale.

Le 14 octobre 2019, le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel, nommé par commodité « prix Nobel d'économie », a récompensé trois chercheurs pour leurs travaux sur la pauvreté : Michael Kremer et le couple formé par Abhijit Banerjee et Esther Duflo.

Au moment de l’annonce du Prix, Vittorio De Filippis  rappelle dans Libération

« Il faut bien dire qu’au début de leurs travaux, entamés il y a un peu plus d’une vingtaine d’années, ces trois-là étaient regardés comme des farfelus vivant à des années-lumière d’une science économique dominée par de savants modèles bourrés de mathématiques et autres statistiques. Au cœur des institutions internationales d’aide au développement, personne (ou presque) ne croyait à leur méthode. Aujourd’hui, c’est l’onction suprême, les voilà lauréats du "prix de la Banque centrale de Suède en sciences économiques". Ce cinquantéunième prix récompense ainsi un trio spécialisé dans la lutte contre la pauvreté, dont la Franco-Américaine Esther Duflo (qui fut chroniqueuse pour Libération de 2002 à 2009), plus jeune lauréate de l’histoire à 46 ans. La chercheuse, son mari américain d’origine indienne Abhijit Banerjee et l’Américain Michael Kremer "ont introduit une nouvelle approche [expérimentale] pour obtenir des réponses fiables sur la meilleure façon de réduire la pauvreté dans le monde", a annoncé à Stockholm le Secrétaire Général de l’Académie royale des sciences, Göran Hansson ».

De 2008 à 2009, Esther Duflo, professeure au Massachusetts Institute of Technology, a détenu  la première chaire internationale "Savoirs contre pauvreté" au Collège de France, une chaire soutenue par l'Agence française de développement. Nous vous proposons donc de réécouter la leçon inaugurale d’Esther Duflo, qui a d’abord été diffusée, le 4 mai 2009, dans le cadre de "l’Eloge du Savoir" de Christine Goémé

De gauche à droite : Michel Jacquier (AFD), Pierre Corvol, Esther Duflo, Pierre Jacquet (AFD), Philippe Kourilsky.
De gauche à droite : Michel Jacquier (AFD), Pierre Corvol, Esther Duflo, Pierre Jacquet (AFD), Philippe Kourilsky. Crédits : Collège de France / Patrick Imbert

Esther Duflo a reçu de nombreux prix dont la médaille de l'innovation du CNRS en 2011 ou encore en 2015 le Prix de la Princesse des Asturies pour les sciences sociales pour ses travaux d'études sur les causes de la pauvreté et ses propositions pour la combattre à partir du prisme microéconomique. En avril 2010, la médaille John Bates Clark lui est décernée pour son rôle essentiel dans l'économie du développement, en recentrant cette discipline sur les questions microéconomiques et les expériences à grande échelle sur le terrain.

Dans le beau portait qu’il consacre à l’économiste,  Vittorio De Filippis  rappelle :

« Au début, rien ne semble destiner Esther Duflo à l’économie. Elle a commencé par étudier l’histoire à l’Ecole normale supérieure. Toujours rue d’Ulm, elle est cornaquée en parallèle de ces cours d’histoire par l’économiste Daniel Cohen. Elle commence alors à peine à se frotter à la chose économique qu’elle se plonge dans des tas de bouquins truffés d’équations, de mises en modèle de comportements humains supposés être dotés d’une certaine rationalité dès lors qu’il s’agit d’étudier la consommation, l’épargne, le salariat… Mais voilà, l’esthétique des modélisations économiques et des prétendues situations d’efficiences des marchés et autre équilibre économique général ne la convainc pas. « Trop abstrait, trop loin de la réalité, trop fondé sur des hypothèses de départ non vérifiées…» dira-t-elle en substance. Etudiante à l’ENS, elle était en colère contre les modèles économiques hypermathématisés… Des modèles qui ensuite deviennent des recommandations de politiques publiques. C’est pour elle un non-sens. »

C’est une approche sensible et pragmatique qu’elle défend dans sa leçon inaugurale, au-delà des simplifications et des caricatures des discours publics. Dans la première moitié de sa leçon, elle rappelle :

"La pauvreté n'est pas seulement une question de revenus, c'est aussi une question de manque d'éducation, de santé, de contrôle de sa vie."

Elle constate que :

"La politique économique a besoin d'imagination, alors qu'elle en manque souvent [et que] les économistes peuvent se tromper et le font souvent : simplifier la réalité pour la modéliser et l’analyser peut conduire à ignorer des aspects importants. [...] Les économistes ne sont pas les seuls à se tromper : les organisations internationales et les gouvernements des pays en développement font des erreurs et n'en tirent pas de leçon."

Mais "ce n'est pas une raison pour rester inactifs", exhorte-t-elle, tandis qu'elle pose la "difficulté d'évaluer l'impact d'une politique sociale..."

Dans sa leçon inaugurale, Esther Duflo souligne également :

« Les expériences de terrain ont un pouvoir subversif que n'ont ni les évaluations rétrospectives, ni les expériences de laboratoire : ceci est sans doute leur force principale, et une opportunité de faire avancer à la fois la science et la lutte contre la pauvreté. [...] Les estimations microéconomiques sont peut-être la clé d'une compréhension des phénomènes macroéconomiques. »

Dans la Tribune, Robert Jules revient sur la reconnaissance internationale des travaux sur la pauvreté des trois chercheurs Michael Kremer, Abhijit Banerjee et Esther Duflo : 

« L'un des intérêts de cette recherche est d'établir les causes de la pauvreté par des enquêtes de terrain, qui peuvent varier selon le lieu, la période, le groupe étudié. Pour ce faire, les chercheurs choisissent plusieurs cas au hasard (d'où le fait d'être qualifiés de « randomites », ou aléatoires), ce qui leur permet d'identifier des problèmes qui passent sous le radar d'une approche macroéconomique. Ainsi, en s'intéressant spécifiquement à la façon dont l'éducation scolaire est donnée aux populations les plus pauvres en Inde, ils ont montré l'importance de lutter contre l'absentéisme (30 %) des professeurs grâce à des incitations. Mais la même démarche pour lutter contre l'absentéisme des infirmières s'est heurtée à la mauvaise volonté des autorités politiques. »

Alors comment "la lutte contre la pauvreté est-elle une réponse à une crise permanente" ? Comment les sciences sociales peuvent-elles avoir un rôle de guide dans le cadre d'un processus d'expérimentation créative ? S’interroge Esther Duflo. 

Nous gagnons le Collège de France, pour la Leçon inaugurale d’Esther Duflo, le 8 janvier 2009, intitulée : "Expériences, sciences et lutte contre la pauvreté."

Pour Prolonger : 

Repenser la pauvreté, Abhijit V. Banerjee et Esther Duflo publié aux éditions du Seuil en 2012. 

Bibliographie

Intervenants
  • Economiste et professeur en économie du développement au MIT
L'équipe
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