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Livre d'heures de Marguerite d'Orléans, La Sainte Trinité. France, Paris, vers 1430. Paris, BnF, Département des manuscrits, Latin 1156B, folio 163.
Épisode 6 :

Le pouvoir cannibale

59 min
À retrouver dans l'émission

Comment notre système politique se fonde-t-il sur la métaphore eucharistique de l’Incarnation ? Pourquoi les rois chassent-ils ? Qu’est-ce que le pouvoir cannibale ? s'interroge l'historien médiéviste Patrick Boucheron

Livre d'heures de Marguerite d'Orléans, La Sainte Trinité. France, Paris, vers 1430. Paris, BnF, Département des manuscrits, Latin 1156B, folio 163.
Livre d'heures de Marguerite d'Orléans, La Sainte Trinité. France, Paris, vers 1430. Paris, BnF, Département des manuscrits, Latin 1156B, folio 163. Crédits : BNF/http://classes.bnf.fr/phebus/grands/marg1.htm

Dans les cours précédents, Patrick Boucheron a posé l’hypothèse de la "société eucharistique", distinguant le caractère englobant des pouvoirs religieux par rapport aux pouvoirs laïcs, qu’il qualifie de prédateurs. Dans celui-ci, c’est l’imaginaire sanglant, de l’eucharistie à la chasse royale et au déni du cannibalisme que l’historien explore à la lumière de la fiction politique.

La découverte du Nouveau monde met à l’épreuve l’anthropologie chrétienne, pensée à partir de la nature du premier homme, en posant le problème "adamique" des limites de l’humain. En remontant au siècle des Grandes découvertes, Patrick Boucheron explique comment l’histoire du mot cannibale est aussi l’histoire d’un évitement.

Patrick Boucheron : Le 4 novembre 1492 Christophe Colomb, "l’amiral des mers océanes", a accosté sur une île, dont nous savons qu’elle est celle de Cuba. Des Indiens Arawaks viennent à sa rencontre. Il s’attend à voir ce qu’il a lu dans Pline, dans Isidore, dans Pierre d’Ailly dont il a avec lui l’Imago mundi, cette extraordinaire théorie des peuples légendaires. Les premiers qui arrivent, ils sont peut-être nus, ils parlent une drôle de langue mais ils sont comme vous et moi. "Ils sont où ceux que je veux voir ?" Colomb, décidément, ne verra pas ce qu’il n’a pas lu. Et quand ce qu’il voit ne correspond pas à ce qu’il a lu, il croit à ce qu’il a lu. "Ils sont où les sauvages ? Les limites de l’humain ?" Toujours au-delà, dans la forêt. Sur une autre île. Alors les Arawaks disent - en tout cas c’est ce qu’entend Colomb – "plus loin, il y a des hombres con oyo" des hommes avec un seul œil et d’autres avec des museaux de chien qui mangent les êtres humains. Tout cela on le sait d’après le journal de Christophe Colomb qui en fait n’existe pas vraiment, qui est une reconstitution d’après ce qu’en a cité Bartolomé de Las Casas dans son Histoire des Indes. En tout cas, Colomb entend ce qu’il veut entendre. Il est bien au bout du monde, là où vivent les peuples fantastiques évoqués par Pline, Solin et Isidore de Séville : des cyclopes et des cynocéphales. Il s’attend à voir ce que décrit Pierre d’Ailly : les Blemmyes, les hommes sans tête, avec les yeux et la bouche sur le torse, les Panoquis qui s’enveloppent dans leurs grandes oreilles pour dormir, les satires, les faunes, les pieds fourchus, les pygmées, etc. Il s’en tient aussi à ce qu’il a lu dans les Histoires naturelles de Pline, il répète "Plinius dixit". On lui dit "des hommes à tête de chien mangent des hommes" et il ne l’entend pas. Le lundi 26 novembre 1492, il interroge à nouveau les Arawaks : "Qui est plus loin ?" "Des Karibas" - leurs ennemis - répondent les Arawaks. Il s’agit en fait des Indiens Karibs, venus des petites Antilles que l’on appelle aujourd’hui Caraïbes, Kariba désignant sans doute le nom que ces hommes, ennemis des Arawaks, se donnent eux-mêmes, le nom de tous les peuples qui signifie les hommes, les hardis, les francs. On lui dit "Kariba" et il entend… "Caniba". Parce qu’il a envie d’entendre deux choses : d’abord Canis - ce sont bien des hommes à tête de chien - et ensuite Khan, le grand Khan de Tartarie, parce que pour lui, il est en Inde, il est là pour aller voir le Grand Khan. Le voilà arrivé où il voulait arriver. Lorsque le 24 décembre, il longe les côtes de Cibao, le nom indigène de Haïti, il entend Cipango, le Japon. Et voilà ce qu’il écrit dans son journal : "Je répète que Caniba n’est pas autre chose que le peuple du Grand Khan qui doit être voisin de celui-ci, ils ont des vaisseaux comme celui-ci, et comme ceux qui sont pris ne reviennent pas, les autres croient qu’ils ont été mangés." Colomb a vu des Caribes mangeurs d’Arawaks mais il ne veut pas croire qu’ils sont anthropophages. Ainsi le mot qui va donner cannibale est le mot du déni.

La persistance d'un tabou anthropologique

Dans les grands récits de voyage au Brésil, que ce soit celui du moine catholique André Thévet (1502-1590) ou celui du pasteur Jean de Léry (1536-1613), le cannibalisme est encore seulement envisagé sous un angle rituel, ou pour motif de vengeance, ce qui contribue à prolonger le déni de Christophe Colomb, ou à tout le moins une forme de tabou anthropologique sur sa réalité.

Patrick Boucheron : Ces voyageurs qui attestent de pratiques anthropophages en font tous une lecture rituelle. André Thévet en 1557 retient le motif de la vengeance, et ne veut voir dans le plaisir - pourtant évident - pris à manger cette chair qu'un élément secondaire. En réalité, ce tabou anthropologique demeurera longtemps le cœur de la lecture rituelle du cannibalisme. Les anthropologues admettent aujourd’hui que ce cannibalisme institué et meurtrier était au contraire un cannibalisme gastronomique, de gourmandise, et que la seule justification des sociétés cannibales à la question "Pourquoi faites-vous ça ?" était "Parce que c’est bon". Pourquoi on ne l’a pas entendu pendant si longtemps ? Parce que, et on atteint là le cœur des métaphores qui nous constituent, notre alimentation carnée est ce que Claude Lévi-Strauss appelait un "cannibalisme élargi", c’est-à-dire que, quand on est carnivore, nous n’avons pas d’autre justification à cette pratique que "parce que c’est bon."

Un jour viendra où l’idée que pour se nourrir, les hommes élevaient et massacraient des êtres vivants et exposaient complaisamment leurs chair en lambeaux dans des vitrines inspirera sans doute la même répulsion qu’aux voyageurs du XVIe siècle ou du XVIIe siècle les repas cannibales des sauvages américains, océaniens ou africains. Claude Lévi-Strauss, 2001

La certitude que nous sommes les barbares du monde, voilà la grande découverte des Grandes découvertes

L’Europe du XVIe siècle connaît une profonde déstabilisation de ses certitudes, tandis que la découverte de la barbarie pratiquée au Nouveau Monde coïncide avec celle de l’Ancien monde, pendant les guerres de Religion.

Patrick Boucheron : C'est pour cela que La brève relation de la destruction des Indes de Las Casas est à lire au futur : la "destruction des Indes" c’est la destruction de l’Occident par le mal qu’il a fait en Amérique. Et c'est parce que cette violence résonne avec celle des guerres de Religion qui secouent l'Europe au XVIe siècle que le pasteur Jean de Léry qui fut témoin des pratiques anthropophages des habitants de la baie de Guanabara au Brésil en 1557 fait porter le poids de la plus grande barbarie du côté européen, et non américain. Parce que les cas d’anthropophagie qu’il a vus parmi les assiégés réformés de Sancerre en 1572 l’ont davantage ébranlé que ceux qu’il évoque à propos des mœurs guerrières des Indiens Tupis.

Montaigne, Des cannibales, Les Essais, 1580

Patrick Boucheron : Voilà ce qui permet à Montaigne dans ce chapitre crucial de s’approcher au plus près du cœur scandaleux de la sauvagerie - l’anthropophagie des Indiens du Nouveau Monde. Avec ce texte, Montaigne va au plus près de ce qu’on pourrait appeler une compréhension ethnologique, il suspend le plus longtemps possible un quelconque jugement de valeur. Au-delà de sa bonne volonté humaniste, et en faisant cet effort de description ethnographique qui reprend le motif de la vengeance, Montaigne n’abandonne jamais le pari de l’universel, et cela en dépit de l’horreur à voir se dérouler ces scènes horribles. Les anthropophages du Brésil sont-ils des barbares ? "Oui, nous les pouvons bien appeler barbares eu égard aux règles de la Raison mais non pas eu égard à nous qui les surpassons en toutes sortes de barbarie." Ces paroles sont absolument décisives pour aujourd’hui parce que notre violence n’excuse pas plus qu’elle n’explique celle des autres, parce que celle des autres ne nous est pas étrangère, au moins nous sert-elle à les regarder. Ce principe de symétrie ne désarme en rien le pari de la Raison qui porte en lui l’idée d’universel. Cette phrase, qui est le sommet de ce chapitre des Essais, révèle l'extraordinaire puissance humaniste de Montaigne : nous sommes les barbares du monde, ce qui ne nous empêche pas de dire qui est barbare et qui ne l’est pas. Et depuis lors, effectivement, nous naissons fêlés, ébranlés, intranquilles, parce que cette faille intime, elle est en même temps très ancienne : c’est la cicatrice qu’a fait en nous l’histoire, cette histoire d’un élargissement du monde. 

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Cet enregistrement a fait l'objet d'une première diffusion le 10 janvier 2018.

Intervenants
  • Historien, professeur au Collège de France, titulaire de la Chaire d’histoire des pouvoirs en Europe occidentale (XIIIe-XVIe siècle) et producteur de l'émission "Matières à penser" sur France Culture
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