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"Violin Phase" au MoMA, chorégraphie d'Anne Teresa de Keersmaeker

Incarner une abstraction, conférence d'Anne Teresa De Keersmaeker

59 min
À retrouver dans l'émission

Que nous reste-t-il, lorsque le nihilisme d’une époque se déchaîne ? s’interroge la chorégraphe Anne Teresa De Keersmaeker. Quelle est la mémoire de notre corps ? Quelles sont ses ressources pour créer ? Qu’est-ce que la "calligraphie du sensible" ?

"Violin Phase" au MoMA, chorégraphie d'Anne Teresa de Keersmaeker
"Violin Phase" au MoMA, chorégraphie d'Anne Teresa de Keersmaeker Crédits : Max Vadukul

Qu’est-ce qui peut lier Isaac Newton, le "découvreur des lois de la gravitation" à la danseuse contemporaine Trisha Brown ? Comment la musique est-elle "le modèle par excellence d’une négociation heureuse entre l’abstraction et le monde matériel" ? s’interroge encore Anne Teresa De Keersmaeker, dans sa conférence au Collège de France, intitulée "Incarner une abstraction". 

La chorégraphe, à la carrière internationale, à la tête de la compagnie Rosas et d’une formidable école de danse à Bruxelles, P.A.R.T.S.,  revient sur 40 ans de danse, de cheminement individuel et de travail en groupe, en répondant à la question simple d’apparence "qu’est-ce que chorégraphier ?". Que de riches perspectives et questions ouvre-t-elle !  Si l’on part d’une figure toute simple géométrique, liée à la spirale de la danseuse, on arrive, par multiples tours, à notre monde et au cosmos. 

"Que nous reste-t-il, nous dit-elle, lorsque le nihilisme d’une époque se déchaîne ? Je m’interdis de dire qu’il ne reste rien. La chorégraphe que je suis se doit de répondre : il nous reste notre corps. Notre corps nu. L'esthétique a croisé mes préoccupations politiques, éthiques, écologiques, et quelque chose s'est cristallisé pour moi, que j'appelle : la célébration de l'humain. Je veux dire par là : une célébration des pouvoirs de l'humain à l'intérieur de sa nudité même. Une célébration de l’humain en tant qu’il co-participe à la Terre et à sa soudaine détresse."

"Fase" chorégraphie d'Anne Teresa de Keersmaeker, Compagnie Rosas
"Fase" chorégraphie d'Anne Teresa de Keersmaeker, Compagnie Rosas Crédits : Herman Sorgeloos

"Avec une foi très farouche", selon sa formule,  Anne Teresa De Keersmaeker nous explique que 

"le corps est un inépuisable réservoir de mémoire. Je pense que dans notre corps sont encodées notre naissance, notre enfance, et toute notre expérience émotionnelle, sociale, spirituelle."

Sa curiosité dans biens des recherches et bien des disciplines, qu’elles soient géométriques, du domaine des sciences naturelles, du dialogue avec les musiciens… entre en résonance avec l’esprit de recherche du Collège de France qui suit les mutations d’un monde en plein bouleversement.

Alors que nous dit un artiste de ce que nous vivons ? 

Comment ne pas penser ici au manifeste de Marcel Proust en faveur du travail de l’artiste qui cherche "quelque chose de différent, marche en sens contraire,  fait retour aux profondeurs, où ce qui a existé réellement gît inconnu de nous" :

"Par l’art seulement, écrit-il dans « A la Recherche du Temps perdu », nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n’est pas le même que le nôtre et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu’il peut y avoir dans la lune. Grâce à l’art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier, et autant qu’il y a d’artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition, plus différents les uns des autres que ceux qui roulent dans l’infini, et qui bien des siècles après qu’est éteint le foyer dont ils émanaient, qu’il s’appelât Rembrandt ou Vermeer, nous envoient leur rayon spécial."

Alors comment Anne Teresa De Keersmaeker rayonne-t-elle ?  

Qu’est-ce que le problème de Brancusi ? pour la chorégraphe. Quels sont ses "retours à Bach" ? Quel est son rapport avec la géométrie, la figure de la rosas et avec la nature ? Qu’est-ce qui se passe d’unique selon elle dans un studio de danse dans le cadre d’un processus créateur où intervient le collectif ? Comment « la simplicité peut-elle être la complexité résolue »? 

"Violin Phase" au MoMA, chorégraphie d'Anne Teresa de Keersmaeker
"Violin Phase" au MoMA, chorégraphie d'Anne Teresa de Keersmaeker Crédits : Max Vadukul

Nous gagnons l’amphithéâtre du Collège de France, le 10 avril 2019, pour la conférence d’Anne Teresa De Keersmaeker "Incarner une abstraction", en partenariat avec l’Opéra national de Paris (conférence complète disponible en vidéo sur le site du Collège de France).

Autour de Rosas :

Rosas, compagnie de la chorégraphe et danseuse Anne Teresa De Keersmaeker, a été fondée en 1983 lors de la création de la pièce Rosas danst Rosas. Depuis ses débuts en 1982 avec Fase, Four Movements to the Music of Steve Reich, Anne Teresa De Keersmaeker est engagée dans une recherche rigoureuse sur le mouvement et ses articulations, en déployant un spectre qui va de la simplicité de l’épure aux organisations les plus complexes. Au coeur de son travail : la relation entre mouvement et musique. Le projet de Rosas est de conduire l'art chorégraphique vers un acte d'écriture du mouvement dans l'espace et le temps, en y associant d'autres forces de composition telles que la musique, la géométrie, les arts visuels ou textuels. La rencontre avec ces disciplines et leurs praticiens — musiciens, compositeurs, plasticiens, acteurs et écrivains — a donné lieu à d'importantes collaborations qui ont balisé le chemin créatif de la compagnie.

The Six Brandenburg Concertos - Compagnie Rosas, chorégraphie d'Anne Teresa de Keersmaecker
The Six Brandenburg Concertos - Compagnie Rosas, chorégraphie d'Anne Teresa de Keersmaecker Crédits : Herman Sorgeloos

Sur le site de Rosas, l'agenda des prochaines représentations...

Autour de l'école P.A.R.T.S.

Reportage d'Arte autour de l'école P.A.R.T.S.

Le travail de l'école :

Pour prolonger

  • Anne Teresa De Keersmaeker : "La danse présente le corps dans sa forme la plus intense", interview par Bernard Babkine, Le Figaro Madame, 4 mars 2019. A propos des chorégraphies et de leur représentation, elle indique : 

"Etre réunis dans un même espace, partager des moments de beauté qui invitent à la réflexion, ce sont des moments utiles et même nécessaires. La danse présente le corps dans sa forme la plus intense, c’est la base de toute communication"

A la question "comment êtes-vous devenue chorégraphe", elle rappelle :

"J’ai eu la chance, petite fille, d’avoir une jeune femme professeur très inspirante qui nous enseignait toutes sortes de choses : du classique, de l’impro, de la musique… Plus tard, quand je suis devenue danseuse, j’ai eu l’envie de développer mon propre langage, de m’exprimer autrement."

  • "Avec Rosas, De Keersmaeker projette la musique de Bach dans un perpétuel mouvement", par  Ariane Bavelier, Le Figaro, 8 mars 2019. Elle explique son long compagnonnage avec la musique de Bach : 

"Ces dernières années, plus je m'immerge dans cette musique et ses labyrinthes structurels, plus j'en découvre l'absolu génie, poursuit-elle. Dans la musique de Johann Sebastian Bach est stocké un gigantesque réservoir d'impressions et d'affects appartenant à la mémoire de nos corps humains: joie et colère, fierté et mépris, vengeance et pitié, plaisir, douleur, mélancolie…Tout n'y est que communication: Bach connaissait comme nul autre les lois de la rhétorique classique, l'art de convaincre et de tenir son auditoire, l'art d'user de l'opposition et du contraste. En cette matière, il contourne les règles qu'il maîtrise à la perfection, ce qui lui permet de projeter sa musique dans un perpétuel mouvement tant sur le plan émotionnel que sur le plan physique. Et voilà pourquoi elle se laisse si facilement danser."

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