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Portrait de Pierre Nora, 14 juin 1980 et en surimpression, portrait de Marcel Proust (1871-1922) par J.E. Blanche et extraits de manuscrits (fonds Proust)

L'avenir de Proust, conférence de Pierre Nora, séminaire d'Antoine Compagnon, "Proust 1913"

58 min
À retrouver dans l'émission

De quelle façon Marcel Proust est-il l’inventeur des "lieux de mémoire"? s'interroge Pierre Nora. L'historien revient sur la réception de Proust après 1945 et analyse comment son oeuvre a sourdement cheminé en lui et nourrit intensément sa tâche d'historien, tandis que la France se métamorphosait.

Portrait de Pierre Nora, 14 juin 1980 et en surimpression, portrait de Marcel Proust (1871-1922) par J.E. Blanche et extraits de manuscrits (fonds Proust)
Portrait de Pierre Nora, 14 juin 1980 et en surimpression, portrait de Marcel Proust (1871-1922) par J.E. Blanche et extraits de manuscrits (fonds Proust) Crédits : J-E Blanche / Photo by Sophie Bassouls/Sygma via Getty Images / Montage R. Nerset - Getty

Comment l’évolution de la France, au tournant de 1980, a-t-elle fait prendre conscience à l’historien Pierre Nora, de la "métamorphose brutale de l’Histoire, en mémoire"? Quels lecteurs de Proust ont été les 3 jeunes intellectuels, André Fermigier, Jean-François Revel et Pierre Nora après 1945?

En novembre 1913, eut lieu la parution, à compte d’auteur du roman de Marcel Proust, intitulé, Du côté de chez Swann, le premier volume d’À la recherche du temps perdu, chez Bernard Grasset (mais c'est Gallimard qui reconquiert la Recherche en 1917). En 2013, l’année du centenaire de cette "date-tournant" pour notre histoire collective, Antoine Compagnon, titulaire de la chaire, "Littérature française moderne et contemporaine : histoire, critique, théorie (2005-2020)" a reçu dans le cadre de son séminaire "Proust 1913", l’historien, éditeur et académicien, Pierre Nora, proposant de "lire et de relire Proust" et d’évoquer son rapport au grand écrivain, mais aussi les révolutions que l’oeuvre de Marcel Proust a pu entraîner.

Trois lecteurs de Proust au moment où la réception de l'écrivain se métamorphose

C'est une histoire à hauteur d’hommes, à laquelle nous sommes invités, aujourdhui, et à hauteur de grands lecteurs de Proust, à la réjouissante liberté. 

Le trio, formé, après 1945, par André Fermigier, Jean-François Revel et Pierre Nora a communié, dans une "même détestation du conformisme culturel, sinon de tous les conformismes" se souvient Pierre Nora dans son roman d’apprentissage intitulé, Jeunesse.

"Il y avait entre nous une forme de marginalité rebelle assez juvénile", écrit-il.

Jeunesse, recueil de souvenirs discontinus de l’historien-écrivain a été publié en 2021, l’année du cent-cinquantenaire de la naissance de Proust et de la publication des mythiques inédits, les soixante-quinze feuillets, "matrice" et "crypte proustienne primitive" de la Recherche (Edition de Nathalie Mauriac, Gallimard).

En première partie de cette conférence, Pierre Nora revient sur sa lecture de Proust, l'été 1947:

"J'ai un souvenir extrêmement précis de la date et des conditions dans lesquelles j'ai lu Proust, c'était après le bac en 1947. Dans l'été d'une maison familiale près de Paris, qui existe toujours et où, dans une petite alcôve devant les prés, je m'étais promis de lire Proust. Et pendant quinze jours, j'ai lu un volume par jour de cette ancienne et première édition de Proust chez Gallimard, bien avant que n'existe le Proust de la Pléiade. Il n'y avait que cette édition en 12 ou 15 volumes. Quinze jours d'enfoncement et de découvertes, dont je suis sorti, transformé, épuisé. Et pour tout vous dire, je n'ai jamais relu Proust. Je l'ai consulté. J'ai essayé de retrouver les passages et peut-être d'ailleurs, par une espèce de crainte sacrée devant cette attirance vertigineuse de Proust et le désir, une forme de refus de se laisser aller à cet envoûtement proustien".

Pierre Nora s'attache ensuite au "très charlusien" Fermigier (chez le critique d'art, éditeur, "grand écrivain méconnu", "Il y avait en lui du Proust inaccompli", note-t-il), avant de revenir sur l'essai de Jean-François Revel, intitulé Sur Proust (ouvrage publié en 1960 aux Éditions Julliard et réédité chez Grasset, en 2004)

Dans l'heure, c’est aussi l'histoire de la révolution qui a touché la réception de l'œuvre de Marcel Proust, avec l'avènement de la société des loisirs, version Trente glorieuses, après guerre et le succès des éditions de poche… 

Ce sont aussi les années où se déploient la formation et l’entrée en profession de Pierre Nora. 

Inclassable ‘’regardeur", qui "regarde le temps passer", comme se définit l’auteur de Jeunesse, qui a "plus que fêté ses noces d’or avec Gallimard", Pierre Nora indique : 

"Je suis un écrivain sans littérature, un historien qui n'a pas fait beaucoup d’histoire, mais qui a bouleversé l’Histoire, elle-même". 

De Marcel Proust à Pierre Nora : la révolution des lieux de mémoire

Et c’est l’histoire, d’une autre révolution, que nous retrouvons aujourd'hui, celle des Lieux de mémoire, vaste entreprise historique et collective, sous la direction de Pierre Nora, entre 1984 et 1992.

Antoine Compagnon y a contribué, par l'article, intitulé "La Recherche du temps perdu de Marcel Proust" : l’écrivain étant devenu lui-même un "lieu de mémoire". Dans son article, Antoine Compagnon explique en ouverture :

"Proust, depuis quelque temps et sans qu'on sache bien comment cela s'est passé, paraît  avoir pris rang auprès de Dante, Shakespeare, Cervantès et Goethes, comme le géant de la littérature française que, d'une certaine manière, il absorberait tout entier". (...) Proust a durablement imposé sa vision du monde.  Il a fallu un peu de temps, mais pas beaucoup moins de cinquante ans ; il a fallu que la littérature n'ait plus pour vocation de représenter des classes, que le snobisme et la sexualité n'offensent plus.". 

"Auprès des documents historiques sommeillent des lieux de mémoire, écrit en fin d’article Antoine Compagnon. Nous avons fait de quelques livres comme les "Mémoires d’outre-tombe" et la "Recherche du temps perdu", des lieux de mémoire privilégiés, nous les lisons comme nos lieux de mémoire essentiels, parce que ce sont eux, c'est la littérature qui nous aide à penser la mémoire autrement que sur le modèle de l’histoire".

Antoine Compagnon chez lui, à Paris, en janvier 1985 / extrait du début de l'article d'A. Compagnon sur Proust, dans "Les Lieux de mémoire" (Dir. Pierre Nora).
Antoine Compagnon chez lui, à Paris, en janvier 1985 / extrait du début de l'article d'A. Compagnon sur Proust, dans "Les Lieux de mémoire" (Dir. Pierre Nora). Crédits : Photo by Louis MONIER/Gamma-Rapho via Getty Images/Gallimard

De son côté, Pierre Nora indique dans sa conférence à propos de ses échanges avec Antoine Compagnon, pour Les Lieux de mémoire :

"Alors, c'est rétrospectivement que je me suis dit qu'il y avait là, en effet, des allusions, des échos, des hommages, des concordances (...) ne serait-ce que l'expression "lieu de mémoire". C'est évident que c'est Proust, que c'est lui l'inventeur du lieu de mémoire et qu'il suffit de songer à la petite Madeleine, aux pavés inégaux, aux clochers de Martinville pour voir que l'oeuvre de Marcel Proust est absolument pavée, faite de ces "lieux de mémoire" que l'on pourrait inventorier et que je vous avais demandé, au moment où on a discuté de l'article, que vous ne vous contentiez pas de faire l'inventaire banal de ce qui serait les lieux de mémoire de Proust, mais de constituer Proust en lieu de mémoire. Ce qui était une entreprise différente. Alors, c'est évident (...) que la définition que j'ai pu prendre de la mémoire, je l'ai empruntée à Proust lui-même. C'était la présence du passé dans le présent".

Pierre Nora, en toute fin de conférence, s'interroge sur l'avenir de la réception de l'oeuvre de Marcel Proust. Lui qui a eu le "temps des vacances" pour lire La Recherche note : 

"C'est que pour lire Proust, il faut du temps. Il faut cette société de la lecture lente que nous sommes en train de quitter."

En 2014, au moment du centenaire de la guerre de 1914, Pierre Nora a rappelé au journalLe Mondecomment il envisage le métier d'historien :

"(...) Faire sentir la différence des temps avec l’exploration des mentalités et la prise en charge des mémoires. Enfin, faire comprendre, remettre dans une complexité qui fait que l’histoire n’est jamais en noir et blanc. Cette tâche est essentielle à une époque où les médias sont si puissants et où l’accélération de l’histoire écrase la longue durée dans laquelle il est indispensable que les événements soient replacés. L’historien n’est civique que dans la mesure où il est critique et distant, et non engagé".

Jean Birnbaum cite Pierre Nora dans le beau portrait qui accompagne sa lecture de Jeunesse pour Le Monde  :

"Que je sois éditeur, professeur, historien, auteur, si je donne un sens à toutes ces activités, c'est toujours le même : défendre et transmettre une certaine culture".

Alors que partageons-nous d’une amitié à l’autre, d'un compagnonnage professionnel à l’autre, d'une génération à l’autre? 

Et surtout comment Proust a-t-il cheminé « sourdement et intensément dans le travail d’historien » de Pierre Nora ?

Nous gagnons le Collège de France, pour le séminaire d’Antoine Compagnon, le 15 janvier 2013, aujourd’hui « l’avenir de Proust » avec Pierre Nora.

Pour prolonger :

Pierre Nora a publié :

  • Jeunesse, chez Gallimard, en 2021
  • Chez le même éditeur, il a dirigéLes lieux de mémoire, ouvrage collectif publié, en plusieurs volumes entre 1984 et 1992 et dans la collection « Quarto », en 1997.

A propos de Jeunesse, Pierre Nora explique dans un entretien présenté sur le site de Gallimard :

C’est en l’écrivant qu’il a pris la forme de ce que l’on appelait autrefois un roman d’apprentissage. C’est-à-dire un inventaire de ce qui m’a fait ce que je suis : les moments-clés, les événements charnières. Le poids de la guerre de 9 à 13 ans. Une famille juive libérale et super assimilée, faite de personnalités fortes : mon père, mon frère Simon. Un rapport compliqué avec l’orthodoxie universitaire des années 1950. La fréquentation précoce de l’intelligentsia parisienne politique, philosophique, littéraire ; des figures comme Roger Stéphane, Roger Vailland, Jean Beaufret, René Char. L’initiation à l’histoire et le milieu des historiens, François Furet, Emmanuel Le Roy Ladurie, Jacques et Mona Ozouf, et tant d’autres.

Antoine Compagnon a publié :

Référence sonore :

  • Générique de fin : "Oraison" par le Raphael Imbert Quartet, cet album est une "méditation musicale sur la mémoire, l’histoire et le temps, articulée dans un langage jazz" (Label Out Note Records  / OutThere Music)

"Oraison, est le seul village de France à avoir donné à ses rues le nom des soldats morts au combat durant la Grande Guerre, ou durant un acte de résistance lors de la Seconde Guerre Mondiale".

Un grand merci aux équipes de la Documentation d'actualité de Radio France et à Annelise Signoret de la Bibliothèque de Radio France.

Bibliographie

Les lieux de mémoire

Les lieux de mémoirePierre NoraGallimard collection Quarto, 1997

Intervenants
  • historien, éditeur, membre de l'Académie française
L'équipe
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