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Manuscrit original du sonnet de John Keats, "On First Looking into Chapman’s Homer", présenté par William  Marx pendent son cours
Épisode 5 :

Sur un pic du Darién : quand une traduction d'Homère fait événement pour Keats

58 min
À retrouver dans l'émission

Comment Keats a-t-il tenté de rendre à la découverte du Nouveau Monde par les Européens toute la magie qui lui appartient? s’interroge William Marx. L'historien de la littérature analyse comment la lecture de la traduction de l’Odyssée d’Homère par Chapman change la vision du monde du jeune poète.

Manuscrit original du sonnet de John Keats, "On First Looking into Chapman’s Homer", présenté par William  Marx pendent son cours
Manuscrit original du sonnet de John Keats, "On First Looking into Chapman’s Homer", présenté par William Marx pendent son cours Crédits : John Keats

Ancien élève de l’Ecole normale supérieure, agrégé de lettres classiques, titulaire de la nouvelle chaire « Littératures comparées » du Collège de France, William Marx est spécialiste des traditions littéraires française, anglo-américaine, italienne et germanique comme des littératures grecques et latines. 

Depuis la semaine passée, il nous entraine à la suite des « guetteurs du ciel », selon la belle formule de Keats, dans le cadre de sa série, intitulée “La bibliothèque des étoiles nouvelles"

Des bibliothèques connectées

Cette série explore une bibliothèque complexe et en réseau de l’Antiquité à la littérature contemporaine, sans limite géographique, à partir de la formule poétique de José Maria de Heredia, "les étoiles nouvelles", dans "les Conquérants".

"Les étoiles nouvelles, rappelle William Marx en ouverture de cours, prennent des valeurs fort différentes, selon que nous avons affaire à un texte venu de l'Antiquité classique, à un traité d'astronomie ou bien un récit d'exploration maritime, pour citer quelques genres de textes auxquels nous avons été confrontés. La formule "étoile nouvelle" est chaque fois la même, peu ou prou, mais le sens en est différent selon le contexte. La réalité à laquelle renvoie la formule n'est pas nécessairement identique et c'est la raison pour laquelle je nous invitais à définir différentes sous bibliothèques, différentes étagères, à l'intérieur de cette bibliothèque des étoiles nouvelles. Il s'agit en effet d'une bibliothèque composite, une bibliothèque complexe."

Quand l'arrivée d'un livre fait événement : Keats lecteur et poète

Le cours d'aujourd'hui et de demain nous fait découvrir un Keats lecteur, qui va établir grâce à la poésie et à la traduction d'Homère par Chapman, plusieurs connexions, entre la Grèce antique et entre les conquérants du Nouveau Monde, du côté du Pacifique, entre l'époque élisabéthaine et la période romantique, mais aussi entre les références historiques et astronomiques...

Portrait de George Chapman, frontispice "Whole works of Homer", 1616/John Keats peint par William Hilton, vers 1822.
Portrait de George Chapman, frontispice "Whole works of Homer", 1616/John Keats peint par William Hilton, vers 1822. Crédits : British Museum/ National Portrait Gallery/ Wikicommons

Dans la Vie du Lettrée, William Marx offre une vertigineuse reflexion sur notre rapport au passé et au présent en tant que lecteur  :

"Les lettrés forment à la fois le socle d'une civilisation (ils en garantissent la continuité) et une instance destructrice, un soutien et une menace : ils permettent la constitution d'un ordre mais participent à sa contestation. Car la force des textes passés, c'est précisément d'avoir été, c'est-à-dire de n'être pas (ou plus) ; et si la révolution consiste à remplacer l'existant par du non-existant, rien n'est plus révolutionnaire que le passé. Ce qui surgit du présent le renforce : il en est le simple développement. Mais la permanence contre nature de ce qui relève du passé et devrait n'être plus altère le cours normal de l'histoire : en revenant, le passé détruit le présent, bien qu'il l'ait produit - et parce qu'il l'a produit."

"Tel est le vrai rôle de la pratique et de l'enseignement des lettres aujourd'hui, affirme William Marx : maintenir active la double postulation de la littérature, considérée simultanément comme expression du réel et comme puissance d'arrachement à ce même réel ; se laisser démolir par ses textes qui ont construit notre monde, qui sont nous et, en même temps, ne sont pas nous - ou bien les démolir, ce qui revient au même. Il faut laisser en ce monde une porte ouverte à la négation. La différence entre la culture et le divertissement (entertainment) se joue là, très précisément."

C'est cette expression du réel et cette puissance d'arrachement au réel que nous retrouvons chez les "guetteurs d'étoiles", qu'elles soient nouvelles, anciennes ou perdues.

Les "guetteurs de ciel", aujourd'hui, c’est tout d'abord Marco Polo, stupéfait par la disparition des étoiles anciennes, par la disparition de l'étoile polaire, puis en deuxième partie de cours, c'est le poète anglais John Keats, pour son sonnet « Après avoir ouvert pour la première fois l'Homère de Chapman », sonnet publié en décembre 1816. Le jeune homme, qui "parcourt les bibliothèques", quand Marco Polo parcourt les vastes espaces, est bouleversé par la découverte de la traduction d'Homère, par le poète élisabéthain George Chapman, en 1616. William Marx rappelle que la poésie moderne s’écrit comme une expérience du monde...

"Cette conception de la poésie comme expérience du monde, souligne William Marx, c'est aussi ce qui nous rend, à bien des égards, des poètes aussi anciens que Homère et Virgile, incroyablement modernes par leur attention une attention qu'on pourrait dire pré-Flaubertienne à la précision des descriptions."

Pour Keats la découverte de la traduction de Chapman est un "événement", un "choc" en octobre 1816, après une nuit blanche à lire Homère avec son ami Charles Cowden Clarke. Il compose un sonnet où il "résume les impressions laissées par cette lecture". 

Ainsi Keats écrit (voir le poème en anglais plus bas dans la page):

_"[...]_Souvent, j'avais eu vent d'une vaste étendue tenue en possession par Homère au grave front, mais jamais je n'avais respiré son air pur et serein, avant d'avoir entendu de Chapman, la voix haute et hardie. Je me sentis alors comme un guetteur des cieux quand une planète nouvelle traverse son champ de vision. Ou comme le vaillant Cortez, quand de ses yeux d'aigle, il contempla le Pacifique. Et que tous ses hommes échangeaient des regards pleins d'effarement, - en silence, sur un pic du Darien."

"Ce qui est intéressant, note William Marx, c'est de voir qu'un livre qui arrive dans une bibliothèque, à savoir ici la traduction de "l'Odyssée" par Chapman, un livre qui arrive dans la bibliothèque, peut changer votre vision du monde. Non seulement il modifie la bibliothèque, mais il modifie l'ordre à l'intérieur de la bibliothèque. Il modifie l'importance que vous accordez, par exemple, à d'autres traductions préexistantes et il peut, cet ajout à la bibliothèque, entraîner d'autres ajouts. Vous voyez ici comment ce manuscrit va peut être déclencher chez Keats une veine nouvelle, une veine poétique et donc enrichir la bibliothèque d'autres pages, d'autres, d'autres volumes. Vous voyez que les bibliothèques sont des endroits extrêmement mouvants où il se passe beaucoup de choses."

Le rapport au monde réel dans les récits légendaires : de l'absence d'étoiles

Les guetteurs du ciel suivent l’apparition des étoiles nouvelles et la disparition des étoiles anciennes. Or dans les récits légendaires, William Marx s’est interrogé sur la signification de l’absence des étoiles… En ouverture de cours, il poursuit le questionnement initié dans le cours précédent : que peut-on en déduire sur le rapport au monde réel de ces récits de voyages maritimes ? 

Nous gagnons le Collège de France, le 4 mars 2020 pour le cours de William Marx, aujourd’hui, "Sur un pic du Darién".

Pour prolonger :

On First Looking into Chapman's Homer par John Keats 

« Much have I travell'd in the realms of gold,
And many goodly states and kingdoms seen;
Round many western islands have I been
Which bards in fealty to Apollo hold.
Oft of one wide expanse had I been told
That deep-brow'd Homer ruled as his demesne;
Yet did I never breathe its pure serene
Till I heard Chapman speak out loud and bold:
Then felt I like some watcher of the skies
When a new planet swims into his ken;
Or like stout Cortez when with eagle eyes
He star'd at the Pacific—and all his men
Look'd at each other with a wild surmise—
Silent, upon a peak in Darien. »

Dans l'Encyclopédie Britannica :

Intervenants
  • Professeur au Collège de France, titulaire de la chaire "littératures comparées". Ecrivain français, essayiste, critique et historien de la littérature.
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