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Reflet du visage d'un chaman achuar dans un miroir brisé, (Equateur en 1994)
Épisode 10 :

"Qu'est-ce que comparer?" ou l'anthropologie comme art de la découverte : Leçon de clôture de Philippe Descola

58 min
À retrouver dans l'émission

Pourquoi les invariants anthropologiques ne sont-ils pas des universaux? s'interroge Philippe Descola dans la leçon de clôture de son enseignement. Il propose une conclusion synthétique à son ultime série, "Qu'est-ce que comparer?" et il explique comment il envisage lui-même le comparatisme.

Reflet du visage d'un chaman achuar dans un miroir brisé, (Equateur en 1994)
Reflet du visage d'un chaman achuar dans un miroir brisé, (Equateur en 1994) Crédits : Francois ANCELLET/Gamma-Rapho via Getty Images - Getty

Médaille d’or du CNRS en 2012, directeur d'études à l’EHESS, normalien,  philosophe de formation, Philippe Descola a été professeur au Collège de France, titulaire de la chaire Anthropologie de la nature de 2000 à 2019. Pour son ultime série de cours, dans l’institution pluriséculaire, où Claude Lévi-Strauss et Françoise Héritier l’on précédé, Philippe Descola nous propose un retour à la fois réflexif et rétrospectif sur la démarche comparatiste qui anime les disciplines de sa vie, qu’il soit passé par l’ethnographie, l'ethnologie ou l’anthropologie. Il est l’auteur d’une thèse d’ethnologie sous la direction de Claude Lévi-Strauss, sur les Indiens Achuars en Haute Amazonie qu’il a étudiés à la fin des années 1970 et dont il est devenu le spécialiste.

Au fil de cette série, nous avons découvert toute la complexité de la tâche de l'ethnographe-ethnologue-anthropologue, mais aussi les chausse-trappes des méthodes à côtés des riches découvertes.

Philippe Descola indique :

"Comme ce cours porte sur le comparatisme, dans la mesure aussi où je l'ai conçu comme un retour sur cette opération que je pratique depuis mes premiers tâtonnements de chercheur, mais selon des modalités qui ont varié avec le temps, il était inévitable que cette dernière leçon de mon dernier cours porte aussi à travers une analyse réflexive du type de comparatisme que je pratique à présent sur le genre d'anthropologie qui a ma faveur et dont j'ai essayé d'illustrer les mérites dans cette enceinte". 

A la fin du cours précédent, il a rappelé :

"À grands traits, je pourrais dire que je suis passé en une quarantaine d'années d'un comparatisme naïf, intuitif et commandé par l'émerveillement devant ma découverte en Amazonie, de manières de faire et de penser, qui était pour moi d'une radicale originalité, à un comparatisme plus ample et plus méthodique, marqué par la conviction que ce n'est pas un seul peuple ou même un seul style de vie régional qui pourra contribuer à enrichir l'intelligence du monde, mais bien la connaissance de la pluralité des formes d'expression sociale et culturelle, pourvu, pourvu que l'on sache faire jaillir des contrastes que ces formes présentent, les étincelles d'une pensée moins convenue de la façon dont les humains s'associent entre eux et avec d'autres êtres. C'est aussi la condition pour concevoir d'autres formes d'association qui n'ont jamais été inventoriées par les ethnologues ou par les historiens, mais que l'état du monde présent exige avec urgence que nous tentions de les imaginer." 

Dans une passionnante interview  donnée au site indépendant Le Vent se lève, il revient sur le dualisme nature/culture et notre temps de reformulation conceptuelle :

"si l’on veut progresser dans la compréhension de la diversité du monde, il faut essayer de remplacer les concepts au moyen desquels nous pensons cette diversité, et qui naissent d’une expérience historique singulière, par d’autres concepts. C’est notamment le cas, par exemple, du dualisme nature /culture selon lequel il y aurait la nature d’un côté et la société de l’autre – j’ai écrit un livre en partie consacré à cette question. Cette idée, selon laquelle les humains auraient une histoire parce qu’ils transforment la nature et recueillent les fruits de sa mise en valeur, est tout à fait singulière, parce que les idées de nature et de société sont elles-mêmes très singulièrement attachées à une trajectoire historique".

"Alors, remplacer ça par quoi ?" s'interroge-t-il.

"Eh bien, par des formes différentes dont il faut pouvoir faire l’inventaire, et ça c’est le rôle de l’anthropologue, mais aussi de l’historien, de penser la continuité et la discontinuité entre les humains et les non-humains. Alors ce sont des concepts qui ne sont pas du tout adéquats – « humain » et « non-humain », c’est purement descriptif – et je pense qu’on est dans une période très intéressante de ce point de vue là, de reformulation conceptuelle de grande envergure, de grande ampleur."

Philippe Descola pense que "la plupart des concepts qu’on utilisait de façon machinale jusqu’à présent doivent être remplacés par d’autres" avant d'indiquer :

"Et parmi ces certitudes que vous me demandiez de manifester, il y a celle-là : il faut entretenir un doute méthodique vis-à-vis des instruments d’analyse que nous avons forgés, et s’efforcer de proposer d’autres instruments."

Cela posé Philippe Descola nous amène aujourd'hui à nous demander comment l'anthropologie peut-être un art de la découverte...

Nous gagnons le Collège de France le 27 mars 2019 pour la leçon de clôture de Philippe Descola : "qu'est-ce que comparer?"

Pour prolonger : 

Philippe Descola a récemment  publié Une écologie des relations aux editons du CNRS et sa monographie La nature domestique : symbolisme et praxis dans l'écologie des Achuar fait l'objet d'une nouvelle publication aux Editions de la Maison des sciences de l'homme (MSH).

Interview, donnée par Philippe Descola en 2019 pour le site indépendant "Le Vent se lève" (série "Les Armes de la transition"). Pierre Gilbert lui demande "ce que pourrait être une nouvelle ontologie, une nouvelle philosophie de notre rapport à la nature, conciliable avec la préservation de l’environnement?

En attendant la sortie du documentaire d'Eliza Lévy, "Composer les mondes, un film sur la pensée de Philippe Descola", suivez son actualité sur Facebook

Bibliographie

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La nature domestique. Symbolisme et praxis dans l’écologie des AchuarPhilippe DescolaÉditions de la Maison des sciences de l'homme, Paris, 2019

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