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Fac-similé d’une page d’un coran conservé à Copenhague, Copenhague, vers 1730. Bibliothèque nationale de France, manuscrit arabe 580 a, f. 3 v°.

Les chemins de la canonisation du Coran - Leçon inaugurale de François Déroche

59 min
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Que peut-on apprendre des manuscrits les plus anciens du Coran, des versions qui ont pu circuler au VIIe siècle ? Comment s'est formé, puis fixé, le texte fondateur de l'Islam ? S’interroge l’islamologue, spécialiste en codicologie et en paléographie, François Déroche.

Fac-similé d’une page d’un coran conservé à Copenhague, Copenhague, vers 1730. Bibliothèque nationale de France, manuscrit arabe 580 a, f. 3 v°.
Fac-similé d’une page d’un coran conservé à Copenhague, Copenhague, vers 1730. Bibliothèque nationale de France, manuscrit arabe 580 a, f. 3 v°. Crédits : © BNF

Comment suivre l’histoire du livre-Coran ? Comment le palimpseste de Sanaa, découvert en 1973, confirme-t-il de manière éclatante l’existence de versions concurrentes ? Alors que l’oralité occupe une place privilégiée dans la tradition scolastique musulmane, comment redécouvrir la matérialité des copies anciennes et réévaluer la place de la transmission écrite? 

Après avoir débuté sa carrière à la Bibliothèque nationale de France, où il a étudié les manuscrits coraniques de cette collection, François Déroche a été chercheur à l'Institut français d'études anatoliennes à Istanbul, puis directeur d'études à l'École pratique des hautes études (Histoire et codicologie du livre manuscrit arabe). En novembre 2014, il a été nommé professeur au Collège de France, titulaire de la chaire «Histoire du Coran. Texte et transmission».

Dans sa leçon inaugurale, donnée le 2 avril 2015, François Déroche rappelle :

Jusqu’à une date récente, les copies du texte sacré de l’islam n’intéressaient guère que les historiens de l’art – et encore bien souvent leur examen était-il circonscrit aux premières pages enluminées

Lorsque des ouvriers engagés dans des travaux de restauration du toit de la Grande Mosquée de Sanaa découvrirent en 1973 une quatrième cache de manuscrits coraniques au rebut, ils étaient loin de se douter qu’ils allaient contribuer à un changement complet dans l’approche du texte coranique. En effet, parmi les milliers de fragments qui sortirent de l’espace compris entre le plafond de la salle de prière et le toit se trouvaient une quarantaine de feuillets d’un palimpseste dont la couche d’écriture la plus ancienne notait un texte différent de la vulgate. Leur découverte très médiatisée n’a pas peu contribué, pour le meilleur et pour le pire, à faire prendre conscience de l’importance d’une démarche prenant en considération la transmission manuscrite. 

L’existence d’un témoin d’un autre Coran ne permettra pas de démêler l’écheveau compliqué des traditions relatives à la mise par écrit. Elle confirme toutefois ce que ces dernières laissaient entrevoir : vers le milieu du viie siècle, plusieurs versions circulaient simultanément, en concurrence avec celle qui est associée au calife ‘Uthmān. Certaines se maintiendront au moins jusqu’au début du xe siècle, lorsque prendra place ce que l’on pourrait appeler « la seconde canonisation » du texte ‘uthmānien sous l’autorité d’Ibn Mujāhid et avec l’appui du califat abbasside. Notre chance tient à la survie d’abondants témoins directs de la période qui s’étend entre ces deux moments.

Alors que l’éminent islamologue vient de publier aux éditions du Seuil, Le Coran, une histoire plurielle. Essai stimulant « sur la formation du texte coranique », sur sa genèse, nous vous proposons de réécouter sa leçon inaugurale, intitulée, "La voix et le calame. Les chemins de la canonisation du Coran". Cette leçon a été diffusée une première fois sur France Culture, le 1er septembre 2015 , dans le cadre de L’Eloge du Savoir de Christine Goémé.

Qu’est-ce qui peut relier la première chaire d’Arabe en 1587 au Collège de France, à celle qu’a inaugurée en 2015, François Déroche ? s'interroge Serge Haroche, professeur émérite au Collège de France, titulaire de la chaire de Physique quantique. Ancien Administrateur du Collège de France, il présente François Déroche lors de sa leçon inaugurale.

Copie du Coran, Proche-Orient, troisième tiers du viie siècle. Bibliothèque nationale de France, manuscrit arabe 328, f. 29 r°.
Copie du Coran, Proche-Orient, troisième tiers du viie siècle. Bibliothèque nationale de France, manuscrit arabe 328, f. 29 r°. Crédits : BNF

Pour prolonger :

La leçon inaugurale de François Déroche est publiée chez Fayard et proposée en édition électronique. L'Image de Une de notre page et la copie du Coran, du troisième tiers du VIIe siècle (ci-dessus) sont extraites de la leçon inaugurale. L'islamologue, spécialiste en codicologie et en paléographie, explique :

Conceptuellement, l’islam était entré dans le monde du livre avant même d’en posséder un. Il lui restait à inventer une tradition. Le Coran, comme l’a justement rappelé Angelika Neuwirth, est un texte de l’Antiquité tardive. L’artefact qui allait véhiculer le message prophétique est également un produit de cette période. Ses origines coïncident avec le moment où l’islam, par ses conquêtes, fait irruption dans un monde où, depuis les rives de la Méditerranée jusqu’au centre de l’Asie, dominent ceux que le Coran appelle les « gens du Livre ». L’arabe s’impose, sacralisé par la nouvelle religion et soutenu, dès la fin du viie siècle, par une décision califienne appelée à changer radicalement le paysage culturel du Proche-Orient. L’administration commence en effet à employer la langue et l’alphabet arabes, et la monnaie devient musulmane, les pièces frappées par ‘Abd al-Malik et ses successeurs arborant au revers le texte de la sourate 112. Pour le livre en revanche, les traditions des « peuples du Livre » perdurent. En l’absence d’une tradition livresque propre, les scribes à qui est confiée la mise par écrit du Coran puisent dans l’héritage de l’Antiquité tardive. Ce sont les techniques de fabrication du codex qui sont récupérées, c’est son vocabulaire décoratif qui est utilisé par les artistes qui réaliseront les premières copies enluminées du Coran, au tournant du viie et du viiie siècle. Par la suite, calligraphes et enlumineurs trancheront les liens avec ce passé et mettront à profit la relative mais surprenante liberté dont ils jouissaient pour donner au livre-Coran sa spécificité.

François Déroche s'est entretenu avec Christine Goémé dans le cadre de l'Eloge du Savoir l'année de sa leçon inaugurale.

Rattaché à la chaire "Histoire du Coran. Texte et transmission" du Pr François Déroche, Clément Moussé termine une thèse sur les sanctuaires de prophètes dans la Syrie médiévale. Des sanctuaires vénérés, au fil des siècles, par les juifs, les chrétiens et les musulmans.

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