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Enterrement de victimes de la peste à Tournai. Détail / miniature des "Chroniques et annales de Gilles Le Muisit", abbé de Saint-Martin de Tournai
Épisode 6 :

Yersinia pestis, histoire(s) naturelle(s), partie II : cherchez la marmotte

58 min
À retrouver dans l'émission

Où est la peste ? s'interroge l'historien-médiéviste Patrick Boucheron qui analyse, cette semaine, "la robustesse des savoirs que l'on peut évoquer". Comment l'ADN peut-il parler et pourquoi faut-il chercher la marmotte ? Un pharaon peut-il mourir de la tuberculose ?

Antoine Watteau, Jeune "Savoyard" (détail), tenant un hautbois et une boîte sur laquelle est posée une marmotte, Paris, 1726
Antoine Watteau, Jeune "Savoyard" (détail), tenant un hautbois et une boîte sur laquelle est posée une marmotte, Paris, 1726 Crédits : Antoine Watteau/Gallica/Bnf

Patrick Boucheron,  titulaire de la chaire Histoire des pouvoirs en Europe occidentale, XIIIᵉ-XVIᵉ siècle nous entraîne depuis la semaine passée dans une vaste enquête interdisciplinaire autour de la de peste de l'Antiquité à nos jours et autour de la grande pandémie du milieu du XIVe siècle, dite "peste noire".

Le chercheur en histoire de sciences, Gabriel Gachelin, rappelle quand il explore la notion de peste pour l’Encyclopaedia Universalis :

"On pourrait  penser que la restriction de l'usage du mot peste à une maladie humaine bien précise est ancienne. Elle est en fait relativement récente et ne date guère que du milieu du XIXe siècle. (…) Il faut attendre l'identification par Alexandre Yersin, en 1894 à Hong Kong, de l'agent bactérien responsable de la peste humaine, pour que « peste » désigne uniquement la maladie provoquée par la bactérie Yersinia pestis et transmise par les puces de rongeurs – rats, écureuils, marmottes de Sibérie (…) ".

Des espèces aux milieux et de la Mongolie aux Alpes italiennes : cherchez la marmotte

Or justement, la marmotte (et ses ectoparasites) fait son entrée, cette semaine, dans l'enquête de Patrick Boucheron qui ouvre son "histoire naturelle" et introduit la notion de milieux.

L'historien rappelle les découvertes et comment les recherches peuvent relancer les hypothèses des historiens. Ainsi :

"En 1910, le docteur Wu Lien-Tieh, chinois né en Malaisie et ayant fait ses études de médecines à Cambridge, qui fut nommé pour le prix Nobel de Médecine en 1935, démontra que Marmota sibirica, qu’il avait observé en Mandchourie, et qui était très proche de l’espèce commune du Kazakhstan Marmota bobac était le réservoir hôte de la peste qui sévissait alors en Mongolie. C’était une peste pulmonaire, avec une mortalité de 100%".

Puis, "Dans un article de 2012, indique Patrick Boucheron, Suntsov démontre qu’il convient de raisonner en termes de milieux davantage que d’espèces : le flanc méridional du système alpin eurasiatique, caractérisé par son climat de type méditerranéen, constitue un terrain pesteux — il est en cela comparable à la situation de Madagascar, où la peste est également endémique, du fait de la présence des rats et de sa puce (synopsyllus) dans les hauts-plateaux subtropicaux". 

Enfin, souligne Patrick Boucheron :

C’est en tenant compte de ces observations environnementales qu’Ann Carmichael, autrice en 1986 d’une importante histoire sociale du rapports entre peste et pauvreté dans la Florence du Quattrocento a repris le dossier des pestes d’Italie du Nord un siècle plus tard, au XVIe siècle. Son étude, parue en 2014 dans cet important volume dirigé par Monica Green, Pandemic Disease in the Medieval World: Rethinking the Black Death, porte en particulier sur l’épisode pesteux qui frappe Milan au printemps 1567."

Patrick Boucheron explique que les "sources historiques permettent de suivre la progression de l’épidémie qui descend des vallées alpines où elle apparaît d’abord" et de pouvoir comparer les dynamiques d'épidémie, notamment avec celle de 1361. Or les marmottes sont signalées depuis 1339" :

"cette marmotte, qu’on appelle Marmota marmota, est très proche morphologiquement de la Marmota sibirica, hôte de la peste de Mongolie". 

La marmotte, aquarelle, encre brune, XVIIe siècle. La marmotte pouvait être consommée en ragoût ou grillée, sa graisse entrait dans la pharmacopée des Savoyards
La marmotte, aquarelle, encre brune, XVIIe siècle. La marmotte pouvait être consommée en ragoût ou grillée, sa graisse entrait dans la pharmacopée des Savoyards Crédits : Blog Gallica / Bnf

Patrick Boucheron tire un premier bilan, sinon un premier enseignement des travaux d'Ann Carmichael sur la trace des marmotte en lien avec yersinia pestis

"La présence de ces marmottes alpines permet donc à Ann Carmichael de poser une hypothèse non seulement sur la diversité biologique des hôtes réservoirs, mais sur l’explication historique de la persistance de la peste en Europe.  Ce n’est pas qu’elle y revient sans cesse, c’est qu’elle y demeure — et admettre cette nature endémique, c’est on le comprend renoncer à cet imaginaire archaïque des pestes d’Orient, qui battent l’Europe comme une houle mauvaise, une histoire de rats dans des navires venus des comptoirs de la mer noire, quand le danger pouvait demeurer tapi dans le doux pelage apparemment inoffensif des marmottes alpines et de leurs parasites. D’où la nécessité, on le comprend, de se retourner vers les sources historiques pour tenter de comprendre ce que la biologie ou l’épidémiologie, sciences malgré tout intimidante pour l’historien, n’éclairent pas tout à fait".

Le retour aux sources historiques, alors que la science relance l'histoire de la peste noire

Toujours à propos de la notion de peste, le chercheur en histoire de sciences, Gabriel Gachelin, rappelle les difficultés que pose la polysémie du mot peste, avant l'époque contemporaine et les travaux d'Alexandre Yersin en 1894 sur "yersinia pestis" et malgré un "savoir médical précis sur les signes de la peste". 

"Comme la peste, écrit-il, possède depuis longtemps de nombreux sens tous liés à l'idée de fléau, en latin comme en grec, de nombreuses traductions de textes antiques vont l'utiliser sans davantage de précision, ce qui ne contribue pas vraiment à établir une histoire de la peste humaine. De ce point de vue, la clarté de la nosographie de la peste humaine permet de réexaminer les épidémies qualifiées de pestes par les historiens. Car les « épidémies de peste » encombrent la littérature historicisante du XIXe siècle. Pour ne prendre que les plus célèbres, la peste d'Athènes de 430 avant J.-C., décrite par Thucydide, était probablement le typhus, encore que des études de paléopathologie aient permis de retrouver le bacille de la typhoïde dans des dents extraites des charniers de l'époque, ce qui n'exclut d'ailleurs pas une autre origine à l'épidémie."

Patrick Boucheron souligne 

"Depuis dix ans, les progrès de la paléogénomique relancent l’histoire de la peste noire, par les réponses qu’ils apportent, mais surtout par les nouvelles questions qu’ils ouvrent". "En tentant de comprendre le cadre épistémologique qui préside à la reconstitution phylogénétique de Yersinia pestis, on l’appréhende à la fois comme outil de périodisation et comme épreuve d’une réflexion sur l’hétérogénéité des régimes documentaires. Le programme de recherche sur la peste noire s’en trouve redéfini, entre naturalisme et constructivisme."

Patrick Boucheron  indique aujourd'hui :

"La transmission de Yersinia pestis garde son mystère. Dans les années 80, l’historiographie avait les yeux rivés sur les trafics commerciaux sillonnant la Méditerranée et les rats dans les calles des navires ; aujourd’hui, elle lève les yeux vers l’histoire environnementale des marmottes alpines".

Si la science ouvre bien des perspectives et apporte des "réponses nouvelles à des questions anciennes", le travail sur les sources historiques demeure fondamental pour Patrick Boucheron qui explique :

"quel que soit le degré de raffinement des recherches scientifiques en microbiologie ou en épidémiologie, l’analyse des pestes anciennes ne peut encore se passer de sources historiques fiables — et les recherches les plus récentes en la matière consistent à appliquer les modèles mathématiques les plus complexes aux sources les plus traditionnelles de la démographie historique, à commencer par les registres paroissiaux. L’analyse pionnière est celle de Roger Schofield, en 1977, à propos de la peste de Colyton (dans le Devon, en Angleterre), pour les années 1645-1646 : elle consiste à calculer la densité de morts par ménages et à mesurer la part de contagion interhumaine dans la propagation épidémique : ainsi a-t-il pu également établir, dans le cas de la dernière flamblée pesteuse de Scandinavie (qui a sévi à Bräkne-Hoby en Suède en 1710-1711) qu’elle avait commencé comme une peste bubonique et s’était transformé en peste pulmonaire."

Image de la grande peste de Londres en 1665
Image de la grande peste de Londres en 1665 Crédits : General Collections Keywords: bubonic plague; Walter George Bell/Wikicommons

Nous gagnons le Collège de France les 2 et 9 février 2021, pour le cours de Patrick Boucheron, aujourd’hui « Yersinia pestis », histoire(s) naturelle(s) et Mémoire cellulaire des peurs anciennes.

Pour prolonger :

Notre image de Une est extraite d'un blog de Gallica consacré à la marmotte.

Au cours de sa série, Patrick Boucheron revient sur les enjeux de la pathocénose. Joël Coste, professeur des universités-praticien hospitalier de biostatistique et d’épidémiologie à l’université Paris Descartes et directeur d’études à l’École pratique des hautes études, a donné en 2016 une conférence intitulée "La pathocénose"

Bibliographie

Intervenants
  • Historien, professeur au Collège de France, titulaire de la Chaire d’histoire des pouvoirs en Europe occidentale (XIIIe-XVIe siècle)
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