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Marcel Proust
Épisode 12 :

Ximénès Doudan ou les célibataires de l’art

59 min

Quelle est l’inquiétude chez Proust de gaspiller sa vie et de ne pas produire une oeuvre ? Comment cette hantise s’incarne-t-elle dans la figure du "célibataire de l’art", qui va de Doudan au XIXe siècle au personnage de Swann, dans "A la Recherche du temps perdu"?

Détail portrait de Marcel Proust (Paris, 1871-1922), par Jacques-Emile Blanche (1861-1942).
Détail portrait de Marcel Proust (Paris, 1871-1922), par Jacques-Emile Blanche (1861-1942). Crédits : J.-E. Blanche/Photo by DeAgostini/Getty Images - Getty

Comment ces célibataires de l’art ont-il la passion de la botanique, à la fois comme une forme de sociabilité et comme un remède à la mélancolie? Comment Ximénès Doudan, qualifié de brillant moraliste, incarne-t-il le modèle de la procrastination chez l'essayiste? 

Antoine Compagnon, titulaire de la chaire "Littérature française moderne et contemporaine , (Histoire, critique, théorie)", arrive presque au terme de sa grande enquête autour de "Proust Essayiste". A partir de la mi-août, cette enquête s’ouvrira à d’autres approches en compagnie de Luc Fraisse, de Donatien Grau, d’Evelyne Bloch-Dano et de Clément Girardi, qui ont été reçus en séminaire par Antoine Compagnon.

En fin de cours précédent, Antoine Compagnon a proposé de "continuer de traquer", nous dit-il, "le spirituel et malin Doudan", ce modèle de "l'esprit délicat né sublime", "sceptique distingué", mais aussi "anti-modèle", qui porte la "blessure de l’écrivain sans oeuvre" aux yeux de Proust.

Antoine Compagnon a mis en valeur 

"l’importance souterraine de ce précepteur, devenu homme de compagnie de la famille du duc de Broglie, mais aussi familier du clan de Coppet, conversationniste distingué, essayiste en chambre…"

Sa gloire posthume a  même été relevée entre autres, par Barbey d’Aurevilly, rappelle Antoine Compagnon qui cite le grand écrivain, évoquant "le charme de l'esprit de Doudan", dans la recension de ses œuvres en 1876, après sa disparition :

"Ce Doudan, qui s’appelait Ximénès et qui n’était pas cardinal, — l’aurait-il été que ce n’eût pas été comme Ximénès, mais comme Bembo, — ce Ximénès Doudan sortait de terre, comme une taupe, ou de Douai, cette taupinière, et serait resté un petit professeur perdu quelque part sans les de Broglie, qui le prirent chez eux comme précepteur, et qui tombèrent bientôt sous le charme de cet esprit à qui les bégueules de la politique ne résistaient pas et qui, plus fort que Don Juan qui ne séduisait que les femmes, accomplissait ce tour de force et de souplesse de séduire des doctrinaires… Joubert avait été l’ami de Chateaubriand. La proportion est bien gardée. Ximénès Doudan est à Joubert ce que le prince de Broglie est à Chateaubriand."

Le cours précédent s’était achevé sur l’entourage du duc de Broglie et sa visite au chansonnier Béranger, à la prison de Sainte-Pélagie, où étaient enfermés les auteurs engagés, de tous bords, en un temps de grande agitation politique, dans la première moitié du XIXe siècle. 

Alors qui étaient Doudan et son ami Raulin au XIXe siècle ? Quel est leur rapport à la "botanique"?

Antoine Compagnon cite Mme de Villeparisis, dans Guermantes

« Je n’ai aucun mérite à connaître les fleurs, j’ai toujours vécu aux champs, répondit modestement Mme de Villeparisis. Mais, ajouta-t-elle gracieusement en s’adressant au prince, si j’en ai eu toute jeune des notions un peu plus sérieuses que les autres enfants de la campagne, je le dois à un homme bien distingué de votre nation, M. de Schlegel. Je l’ai rencontré à Broglie où ma tante Cordelia (la maréchale de Castellane) m’avait amenée. Je me rappelle très bien que M. Lebrun, M. de Salvandy, M. Doudan, le faisaient parler sur les fleurs. J’étais une toute petite fille, je ne pouvais pas bien comprendre ce qu’il disait. Mais il s’amusait à me faire jouer et, revenu dans votre pays, il m’envoya un bel herbier en souvenir d’une promenade que nous avions été faire en phaéton au Val Richer [chez Guizot] et où je m’étais endormie sur ses genoux. J’ai toujours conservé cet herbier et il m’a appris à remarquer bien des particularités des fleurs qui ne m’auraient pas frappée sans cela. Quand Mme de Barante a publié quelques lettres de Mme de Broglie, belles et affectées comme elle était elle-même, j’avais espéré y trouver quelques-unes de ces conversations de M. de Schlegel. Mais c’était une femme qui ne cherchait dans la nature que des arguments pour la religion. » (II, 571)

Antoine Compagnon cite également une "tirade curieuse" à propos de Swann, alors qu'il est marié et père de famille, il reste cependant, note-t-il "un célibataire, ou tel un célibataire, le modèle du célibataire, de Joubert à Doudan" :

"Je ne peux pas dire comme je trouve que Swann change, dit ma grand-tante, il est d’un vieux ! » Ma grand-tante avait tellement l’habitude de voir toujours en Swann un même adolescent, qu’elle s’étonnait de le trouver tout à coup moins jeune que l’âge qu’elle continuait à lui donner. Et mes parents du reste commençaient à lui trouver cette vieillesse anormale, excessive, honteuse et méritée des célibataires, de tous ceux pour qui il semble que le grand jour qui n’a pas de lendemain soit plus long que pour les autres, parce que pour eux il est vide et que les moments s’y additionnent depuis le matin sans se diviser ensuite entre des enfants."(I, 33-34)

Nous gagnons le Collège de France pour le cours d’Antoine Compagnon, le 2 avril 2019, aujourd’hui « Ximénès Doudan ou les célibataires de l’art » (deuxième partie du cours "A mon âge, on relit" sur le site du Collège de France).

Extrait d'un manuscrit de Marcel Proust, présenté dans le cours d'Antoine Compagnon (NAF 16636, 97r ; CSB, 650)
Extrait d'un manuscrit de Marcel Proust, présenté dans le cours d'Antoine Compagnon (NAF 16636, 97r ; CSB, 650) Crédits : Marcel Proust/Collège de France/Gallica BNF

Autour de l'oeuvre de Marcel Proust :

  • Marcel Proust, À la recherche du temps perdu,Tome I. Édition publiée sous la direction de Jean-Yves Tadié avec la collaboration de Florence Callu, Francine Goujon, Eugène Nicole, Pierre-Louis Rey, Brian Rogers et Jo Yoshida. Nouvelle édition, 1987, Bibliothèque de la Pléiade, n° 100. Tome II, Tome III(auquel a contribué Antoine Compagnon), tome IV. Le Coffret de quatre volumes vendus ensemble, réunissant des réimpressions récentes des premières éditions (1987, 1988, 1989)Édition publiée sous la direction de Jean-Yves Tadié, doit paraître le 5 Septembre 2019 (Bibliothèque de la Pléiade).
  • Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve précédé de Pastiches et mélanges suivi de _Essais et articles,_Édition de Pierre Clarac avec la collaboration d'Yves Sandre, Gallimard, La Pléiade, 1971.
  • Bulletin d’informations proustiennes
  • Antoine Compagnon, Proust entre deux siècles, Seuil, 2013
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