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Détail d'un portrait de Georges Duby au musée Cluny en 1993, ULF ANDERSEN / Aurimages et page de garde de sa leçon inaugurale au Collège de France
Épisode 8 :

Les Cours du Collège de France : Lundi 25 décembre 2017

59 min
À retrouver dans l'émission

Comment débute le Moyen Age? Comment l’étude des relations sociales peut-elle éclairer à côté de l’histoire matérielle d’un jour nouveau l’ensemble des éléments qui composent une civilisation? demande Georges Duby lorsqu’il crée la chaire d’histoire des sociétés médiévales, le 4 décembre 1970.

Détail d'un portrait de Georges Duby au musée Cluny en 1993, ULF ANDERSEN / Aurimages et page de garde de sa leçon inaugurale au Collège de France
Détail d'un portrait de Georges Duby au musée Cluny en 1993, ULF ANDERSEN / Aurimages et page de garde de sa leçon inaugurale au Collège de France Crédits : U. Andersen, Aurimages, AFP / Collège de France

Rediffusion du 27 août 2017

Comment relier l’histoire des mentalités à l’ensemble de la recherche historique?
Le médiéviste, Georges Duby, qui aime se partager, entre Aix-en-Provence où il a longtemps enseigné et Paris, comme il le narre au micro de Jacques Chancel en 1981, explique dans son livre, l’Histoire continue (Odile Jacob) comment tout au long de sa carrière,
 

"son métier d’enseignant s’est conjugué à son métier de chercheur et à son métier d’écrivain".

Le séminaire lui permet d’éprouver ses hypothèses, dégrossissant la matière de ses ouvrages... Cette matière est reprise aussi dans le cours et affinée, "pour ensuite au calme, en Provence, procéder aux ultimes finitions".

"Chaque jeudi au Collège de France, il s’est « présenté devant une assistance proprement abstraite".

Si Georges Duby évoque « l’accablant fardeau » du cours qui provoque l’anxiété, il note cependant l’obligation « de sans cesse se dépasser pour dire du nouveau », rappelle Patrick Boucheron, professeur au Collège de France et auditeur passionné de son cours quand il était étudiant.
L’historien, Laurent Theis, rendant hommage au bel art du médiéviste en 1996, dans le magazine Le Point, rappelle que c’est à la jointure de deux domaines étroitement liés, "l’histoire des sociétés" et "l’histoire des mentalités" qu’il a campé depuis 1970, "suivant, non sans retours, ni détours, le programme qu’il a tracé dans sa leçon inaugurale au Collège de France cette année-là". Il ajoute "qu’il sonde le mécanisme de la féodalité ou qu’il fréquente les Dames du XIIe siècle, Georges Duby construit une œuvre rigoureuse sans concession aux modes".
Dans ce cours d’ouverture, où il faut défendre la place de l’histoire sociale pour la faire progresser et lui garantir son indépendance,

 "il convient dit-il de l’engager dans une voie où s’opère la convergence d’une histoire de la civilisation matérielle et d’une histoire du mental collectif ". Il ajoute plus loin, "L’homme en société constitue l’objet final de la recherche historique".

Puissance du verbe et de la parole chez les professeurs du Collège de France, le rituel de la leçon inaugurale magnifie cette puissance. Chez Georges Duby dont de nombreux auditeurs se souviennent encore du grain de voix, se mêle un remarquable pouvoir d'évocation au travail scientifique de l'historien... Jacques Dalarun et Patrick Boucheron soulignent en introduction de leur ouvrage collectif, Georges Duby, portrait de l'historien en ses archives (Gallimard / fondation des treille 2015) que le grand médiéviste

 "soigne son écriture non pas pour enjoliver sa prose, mais bien pour circonscrire au plus près de cette intelligibilité historienne qui, pour lui, ne peut se révéler que dans la logique même de la narrativité. Michel Foucault a dit un jour son appréhension face a l'idée que le succès de son travail philosophique dépende en grande partie des séductions de sa mise en langue. S'il cherchait bien à accuser l'écart entre exercice de la pensée et invention littéraire, il demeurait conscient que cet écart ne se pouvait exprimer qu'avec des moyens proprement littéraires. Georges Duby ne paraît pas avoir été assailli par cette crainte ; au contraire, il a sa vie durant accordé une belle confiance au travail de l'écriture, conscient qu'il lui ouvrait en grand la porte de ces nouvelles audiences publiques auxquelles il aspirait."

L'interrogation des temps, des sociétés et des mentalités se dote d'un puissant récit chez Georges Duby. Et ce récit, il l’esquisse dans sa leçon inaugurale, quand il introduit le début du Moyen Age, avant le développement de l’empire carolingien et les éclipses de la haute culture:

 "Rome fascinait encore les peuples sauvages. Mais Rome n’était plus en Occident qu’un décor délabré. En s’écaillant le vernis d’une civilisation urbaine et marchande laissait ressurgir le substrat précolonial seigneurial et rustique, où les grands domaines, les clientèles nouées autour des chefs de village formaient le cadre des relations sociales."

On saute quelques siècles, on progresse dans le récit et Georges Duby met en lumière les vrais enjeux des mutations de cette société médiévale et rurale dans une prose évocatrice qui joue des répétitions de mots et de structures :

 "Mal discernables parmi les ténèbres nouvelles, une croissance continue de la population, un perfectionnement continu des techniques agraires qui ne cesse de fortifier la vraie réalité qui n’était pas le royaume, ni celui des cieux, ni celui de la terre, mais la seigneurie, ce nœud de pouvoirs enracinés dans le sol campagnard… "

Toute une vie médiévale dans sa complexité jaillit. Etat des lieux des recherches en cours, comme il se doit dans une leçon inaugurale, Georges Duby ne manque pas de corriger certaines représentations erronées de la période médiévale et son souci de bien tenir ce qui persiste des lumières à travers les ténèbres serait à méditer en ce début de XXIe siècle où l'approche anxieuse et dystopique des mutations de notre monde masque peut-être de prometteuses naissances :
"On ne parle plus de crises, explique Georges Duby, à propos des grandes mutations qui ont affecté l'histoire européenne du XIVe siècle, et l'on se déprend désormais d'un certain romantisme qui, à travers le fracas des batailles, devant l'ampleur des charniers et la tonalité macabre qui envahit l'art religieux, présentait dans son ensemble le Moyen Âge finissant comme un temps de marasme, de repli et d'anxiété, négligeant tous les courants de vitalité qui firent sans cesse jaillir, ici et là, de grandes entreprises conquérantes et les formes admirables d'une esthétique renouvelée.

Et nous gagnons le grand amphithéâtre du Collège de France, le 4 décembre 1970. C’est Clémence Azincourt qui prête sa voix à Georges Duby pour sa leçon inaugurale.
Réalisation Diphy Mariani

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