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Épisode 6 :

Exils précaires : la santé des migrants

58 min
À retrouver dans l'émission

Est-il possible de renoncer à la fois à singulariser les immigrants et à leur assigner les conditions de leur santé? Demande le médecin-anthropologue, Didier Fassin. Quelle est aujourd’hui la "préoccupante vulnérabilité" des migrants en matière de soin et de santé?

Miami-Dade College, Medical Center Campus, stand de santé communautaire, déc. 2004 : le saturnisme lié au plomb, dans l'eau, dans la peinture, identifier où il peut se cacher, que peuvent faire les parents pour réduire sa présence dans le sang...?
Miami-Dade College, Medical Center Campus, stand de santé communautaire, déc. 2004 : le saturnisme lié au plomb, dans l'eau, dans la peinture, identifier où il peut se cacher, que peuvent faire les parents pour réduire sa présence dans le sang...? Crédits : Jeffrey Greenberg/Universal Images Group via Getty Images - Getty

De quelle façon « l’intoxication au plomb continue-t-elle d’éveiller un certain tropisme exotisant, dans le cas du saturnisme infantile? 

Nous retrouvons, cette semaine, Didier Fassin, titulaire de la chaire annuelle de Santé publique au Collège de France pour les 3 derniers cours qu’il consacre « aux Mondes de la santé publique (notons le pluriel), excursions anthropologiques ». Si la dernière séance de la série sera consacrée, mercredi, à la pandémie de SARS cov-2, aujourd’hui et demain, le chercheur nous propose de revenir sur les enquêtes portant sur les exils précaires et les épreuves carcérales, afin « d’appréhender, à travers les migrants et les prisonniers, la généalogie et la sociologie de l’administration des populations vulnérables ». 

Dans la présentation de sa série, Didier Fassin rappelle :

« La santé publique est une discipline qui fait appel aux savoirs de l’épidémiologie, de la biologie, de l’économie, de la gestion, du droit, de la science politique, et parfois de la sociologie et de l’anthropologie ». 

Cela posé, le chercheur indique que la santé publique « n’a pas toujours existé ». Elle s’est développée « surtout, à partir de la fin du XVIIIe siècle » quand se constituent « un savoir propre, avec l’hygiène publique, la statistique morale et l’arithmétique politique, et une organisation spécifique, du local à l’internationale ». 

La santé publique, n’est pas une, mais multiple.

Elle mêle des « pratiques déjà anciennes aux technologies les plus sophistiquées » souligne Didier Fassin, avec « pour objectif principal de promouvoir tout ce qui peut assurer une prolongation ou une amélioration de l’existence physique et, par extension, psychique ». 

Or « les conditions de vie, la précarité sociale, économique et juridique sont souvent déterminantes ». 

L'iniquité dans le traitement des vies

Travaux après travaux, d’un continent à l’autre, Didier Fassin analyse la valeur biologique, éthique et politique accordée à la vie dans les sociétés contemporaines. Il cherche à appréhender la vie dans sa « double dimension du vivant et du vécu ». 

Dans sa leçon inaugurale, intitulée « De l’inégalité des vies », après avoir présenté « la découverte des inégalités sociales devant la mort, la compréhension de leur inscription dans les corps, la mesure des disparités liées à la mortalité et l’analyse de l’iniquité dans le traitement des vies », Didier Fassin a voulu expliciter « les raisons personnelles » qui entrent dans son anthropologie et ses travaux scientifiques. 

« Menant une enquête à la frontière italienne, je me souviens, qu’il y a juste un siècle mon grand‐père paternel la franchissait pour venir travailler en France. E analysant les disparités d’espérance de vie, je me souviens qu’après plus de cinq décennies passées sur des chantiers de la région parisienne, comme compagnon maçon, il venait enfin de prendre sa retraite, la plus belle année de son existence, aimait‐il à dire, lorsque la maladie en a brutalement interrompu le cours. Aujourd’hui, la répression croissante à l’encontre des migrants, qui précarise toujours plus leur état physique et psychique, et la réforme en cours des retraites, qui ne prend pas en compte les près de treize années d’écart de longévité moyenne entre riches et pauvres, actualisent en quelque sorte cette mémoire de l’inégalité des vies ».

Au-delà des logements vétustes, quand le saturnisme infantile révèle la ségrégation raciale

L’enquête de Didier Fassin sur le saturnisme infantile lié au plomb, en France et aux Etats-Unis, lui sert de fil rouge tout au long de sa série. La semaine dernière se sont esquissés un indicible, un impensé colonial, sur lesquels revient l'anthropologue.

Dans le cours d'aujourd'hui, Didier Fassin rappelle à propos du saturnisme infantile aux Etats-Unis :

"Pendant longtemps, l’intoxication au plomb des enfants y a été essentiellement une maladie des Afro-Américains. Plus précisément, une maladie des Noirs pauvres. Il existe en effet une association statistique forte entre les taux de plombémie mesurés chez les enfants, les quartiers manifestement défavorisés et la présence d’une population noire". 

En ouverture de son analyse sur la santé des migrants et des exilés, Didier Fassin revient sur la double singularité de la "surreprésentation des enfants de famille africaine "et sur "la cécité apparente" des praticiens quant à cette surreprésentation" dans le cas du saturnisme infantile lié au plomb en France. Etudiant le saturnisme, en France et aux Etats-Unis, le médecin-anthropologue soulève la question de la "ségrégation raciale" :

"La combinaison de ces études épidémiologiques états-uniennes montrant la forte prévalence du saturnisme, d’une part, parmi les enfants noirs et, à un moindre degré, hispaniques, indépendamment des facteurs socioéconomiques, environnementaux et résidentiels, et d’autre part, parmi les enfants de familles immigrées, en provenance de pays du Sud, indépendamment de supposées pratiques idiosyncrasiques, permet d’éclairer un fait qui vaut aussi bien pour la France. Ce n’est pas l’immigration en tant que telle qui favorise l’intoxication au plomb, c’est la ségrégation raciale qui est en cause. En France, le saturnisme infantile n’affecte pas les immigrants venus du Canada, du Brésil, d’Iran, de Pologne ou du Portugal. Ce sont les enfants des ressortissants d’Afrique subsaharienne qui sont presque exclusivement concernés. 

La précarité résidentielle, qui est souvent aussi une précarité économique et juridique, de ces familles est indissociable, souligne Didier Fassin, de la couleur de leur peau et, pour une large part, de leur passé de colonisés". 

La santé particularisée des migrants

Qu’est-ce qui entre en jeu avec la notion de « la santé des migrants" et celle de la « santé des exilés » ?

Didier Fassin analyse comment les migrants et leur santé sont particularisés. Il indique :

"Continuer à parler de 'santé des migrants', ainsi qu’on le fait dans la plupart des manuels et des enseignements de santé publique qui consacrent un chapitre à ce thème ainsi défini, c’est, souvent sans le vouloir, appliquer aux exilés le même traitement d’exception que les politiques de l’immigration leur ont, depuis plusieurs décennies, imposé".

Un policier, un agent de santé et plusieurs immigrés sur la jetée d'Arguineguín, le 18 nov. 2020 à Gran Canaria, Îles Canaries, Espagne. Plus de 2 300 migrants sont retenus sur ce quai après avoir passé la nuit dans un camp.
Un policier, un agent de santé et plusieurs immigrés sur la jetée d'Arguineguín, le 18 nov. 2020 à Gran Canaria, Îles Canaries, Espagne. Plus de 2 300 migrants sont retenus sur ce quai après avoir passé la nuit dans un camp. Crédits : Photo par Europa Press via Getty Images - Getty

Didier Fassin note que "penser les relations entre l’immigration et la santé ne peut se faire sans inclure la question raciale, elle-même en partie liée au passé colonial".

Il distingue "quatre approches, hygiéniste, tropicaliste, différencialiste, épidémiologique", qui "se succèdent dans le temps", sans disparaître complètement. Il explique :

"L’hygiénisme se manifeste à nouveau lorsque survient une épidémie, et que sourd la tentation de la fermeture des frontières et du contrôle de l’immigration". 

"Le tropicalisme se réinvente avec des maladies infectieuses dites émergentes qui n’ont plus guère à voir avec l’ancienne pathologie exotique". 

"Le différentialisme se libère des propensions évolutionnistes, organicistes et offensantes originelles de la psychiatrie coloniale pour se recréer comme ethnopsychiatrie". 

"L’épidémiologie elle-même se transforme en intégrant de nouvelles questions". 

Le médecin-anthropologue note également :

"Un fait remarquable de ces changements est la manière dont l’expression de la xénophobie et du racisme, si ouverte pendant une large partie du vingtième siècle, s’estompe. La culture se substitue souvent à la race dans l’explication des comportements ou la justification des prises en charge. À l’inverse, l’impératif républicain récuse toute distinction en fonction de l’origine, de la couleur et de la religion dans les enquêtes et les dispositifs. Tout se passe comme si l’héritage colonial de la xénophobie et du racisme avait été oublié, refoulé, comme si la réalité des discriminations raciales liées à l’immigration devenait transparente, indicible".

Alors que les politiques restrictives en matière de migration et répressives se "normalisent" et que les "discriminations ethno raciales se banalisent", Didier Fassin en souligne, en fin de cours, les conséquences délétères sur la santé générale et mentale des exilés.  Il nous rappelle que pour les exilés des pays pauvres ou en guerre :

"les itinéraires n’ont jamais été si longs et si dangereux pour celles et ceux qui voyagent non pour leur plaisir ou pour leur travail mais pour sauver leur vie ou, simplement, pour la rendre plus vivable".

Nous gagnons le Collège de France le 2 juin 2021 pour le cours de Didier Fassin, aujourd’hui  « Exils précaires »

Pour prolonger :

Tribune : « Les frontières sont devenues des espaces de non-respect des droits humains pour des enjeux politiciens »,Le Monde25 mai 2021 :

"Dans une tribune au « Monde », Didier Fassin, anthropologue, François Héran, sociologue, et Alfred Spira, professeur honoraire de santé publique, dénoncent les procès intentés à ceux qui viennent en aide aux réfugiés. Ils estiment que l’Etat 'bafoue ses propres valeurs, à commencer par le principe de fraternité'." 

Les chercheurs rappellent dans cette tribune :

"Les hommes et les femmes qui mettent chaque jour en œuvre l’obligation légale de porter assistance à toute personne en danger le font dans le strict respect de la loi. Ils le font au nom du principe constitutionnel de fraternité. Ils le font parce que toutes les vies ont la même valeur et méritent d’être traitées avec dignité".

Quelques publications de Didier Fassin

  • « Les mondes de la santé publique : excursions anthropologiques » fait l’objet d’un livre aux Editions du Seuil en septembre 2021. 
  • Sa leçon inaugurale a été publiée sous le titre De l’inégalité des vies chez Fayard avec le Collège de France.
  • Parmi ses nombreux ouvrages,  rappelons, La Vie, mode d’emploi critique publié au Seuil en 2018 et en Points en 2021.

Bibliographie

Intervenants
  • Anthropologue, sociologue et médecin, professeur à l’Institute for Advanced Study de Princeton et titutlaire de la chaire de santé publique du Collège de France
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