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Épisode 7 :

Épreuves carcérales : troubles psychiques et désordres sociaux

58 min
À retrouver dans l'émission

Quelle est l’importance de la maladie mentale dans les prisons? Comment comprendre pourquoi la France est le pays d’Europe où l’on se suicide le plus en prison? Didier Fassin analyse la longue histoire de la relation entre le traitement des troubles psychiques et le traitement des désordres sociaux.

Un gardien dans une allée entre les portes des cellules d'isolement du pénitencier de Francfort I, à Francfort-sur-le-Main, Allemagne, le 8 août 2017
Un gardien dans une allée entre les portes des cellules d'isolement du pénitencier de Francfort I, à Francfort-sur-le-Main, Allemagne, le 8 août 2017 Crédits : Photo par Frank Rumpenhorst/photo alliance via Getty Images - Getty

Nous voici presque au terme des « excursions anthropologiques dans les mondes de la santé publique » que nous propose, sur 8 cours, Didier Fassin, titulaire de la chaire annuelle de Santé publique au Collège de France. Il a choisi la paradigmatique épidémie de saturnisme infantile, en France et aux Etats-Unis, comme fil rouge de sa série, avant de proposer dans le dernier cours, "des lectures de la pandémie actuelle de covid. 

Médecin-anthropologue, Professeur de sciences sociales à l'Institute for Advanced Study de Princeton, aux Etats-Unis et directeur d'études à l’EHESS, il s’appuie sur une méthode ethnographique « fondée sur une présence de longue durée sur des terrains multiples », étudiant l’expérience des malades du sida, des personnes détenues, des demandeurs d’asile, des étrangers en situation irrégulière… Didier Fassin « a également conduit des enquêtes sur la police, la justice et la prison, afin de mieux comprendre la manière dont on administre. et distribue le châtiment ». 

Ces riches et différents travaux nourrissent la question récurrente dans son oeuvre autour des inégalités de vie. Avec « les exils précaires » abordés dans le cours précédent et avec les « épreuves carcérales » aujourd’hui, il appréhende, nous dit-il, « la généalogie et la sociologie de l’administration des populations vulnérables, que sont les migrants et les prisonniers". Il analyse les inégalités qui touchent leur santé.

Dans sa leçon inaugurale Didier Fassin nous invitait « reconsidérer le sens de la formule espérance de vie », à « déplacer radicalement la perspective ». Il a proposé de l’entendre comme « la projection d’un futur sur le cours d’une existence ». De passer de la question des démographes, « Combien d’années peut‐on espérer vivre? A la question « Que peut‐on espérer de la vie ? ». 

« Parler d’inégalité des vies, nous a-t-il, dit  n’est plus seulement s’interroger sur les disparités de leur durée, mais considérer les différences entre ce qu’elles sont et ce que les individus sont en droit d’en attendre. On ne parle plus là de quantité, mais de qualité, non plus de longévité, mais de dignité ». 

Didier Fassin a introduit alors la notion de « mort sociale » qui a été utilisée pour l’esclavage et pour « évoquer les longues peines d’emprisonnement, notamment lorsqu’elles s’accompagnent, comme c’est le cas aux états‐Unis, de séjours prolongés, pendant des années voire des décennies, à l’isolement en cellule disciplinaire ». 

« Ce châtiment dans le châtiment, précisait Didier Fassin, concerne de façon majoritaire les prisonniers noirs qui sont non seulement surreprésentés dans l’univers carcéral, mais le sont encore davantage en 'solitary confinement', c’est‐à‐dire à l'isolement disciplinaire. Plus généralement, qu’il s’agisse aujourd’hui des formes d’exploitation de la main‐d’œuvre étrangère s’apparentant dans certains pays à un esclavage moderne ou des formes de réclusion des auteurs d’infractions appartenant aux milieux les plus modestes, l’inégalité des vies ne se réfère pas à une durée de présence dans le monde, mais à un être au monde. Il faut moins la penser en termes de quantité de vie, même si la mortalité dans ces catégories sociales est souvent élevée, que du point de vue de vies dont est niée la qualité même ». 

De quelle façon l’enfermement, spécifiquement dévolu aux malades mentaux et aux auteurs de délits et de crimes, respectivement dans l’asile et dans la prison,  a-t-il évolué du XVIIIe siècle à nos jours, aux Etats-Unis, en France et en Europe? Pourquoi la confusion entre le malade mental et le délinquant réapparaît-elle? Pourquoi l’ordre l’emporte-t-il sur la santé? 

Le cours s'ouvre sur "le résultat probablement le plus inattendu des études épidémiologiques" avec "l’établissement d’un lien statistique présumé causal entre l’intoxication au plomb dans l’enfance et la commission d’actes délinquants et criminels à l’adolescence ou à l’âge adulte" (ce métal étant présent "dans les vieilles peintures, dans les canalisations d’eau ou dans l’air pollué par les gaz d’échappement"). Didier Fassin revient sur les différentes enquêtes et rappelle les critiques des explications sociobiologiques, avant de noter, cependant : 

"la concordance d’études utilisant des méthodes diverses, soit de suivi d’enfants jusqu’à l’âge adulte, soit d’analyse au niveau de territoires, voire de groupes, que renforce la démonstration à la fois anatomopathologique et épidémiologique de la toxicité du plomb sur le cerveau, font peser un lourd soupçon sur le rôle de ce métal dans la survenue non seulement de déficits cognitifs, mais aussi de troubles mentaux, voire de pratiques délictueuses".

"Sans donc en sur-interpréter la signification, précise Didier Fassin, ces enquêtes ont l’intérêt de rappeler que les conditions matérielles, au sens de l’état du logement dans lequel on habite, de l’eau que l’on boit et de l’air que l’on respire, ont un impact important non seulement sur la santé physique des enfants, mais aussi sur leur santé mentale et, à travers elle, sur leur manière d’être au monde, laquelle, à son tour, influe sur leur devenir social".

Faut-il voir dans cette interprétation, "un nouvel avatar dans la longue histoire de la relation entre le traitement des troubles psychiques et le traitement des désordres sociaux?

Nous gagnons le Collège de France le 9 juin 2021 pour le cours de Didier Fassin, aujourd’hui  « Épreuves carcérales »

Bibliographie

Intervenants
  • Anthropologue, sociologue et médecin, professeur à l’Institute for Advanced Study de Princeton et titutlaire de la chaire de santé publique du Collège de France
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