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Enterrement de victimes de la peste à Tournai. Détail / miniature des "Chroniques et annales de Gilles Le Muisit", abbé de Saint-Martin de Tournai
Épisode 7 :

Mémoire cellulaire des peurs anciennes

58 min
À retrouver dans l'émission

Quel est l'apport de la génétique à la peste noire ? s'interroge Patrick Boucheron. L'historien analyse de quelle façon le corps d’un pestiféré, à Marseille en mars 1348, peut être "lourd des peurs sociales que véhiculaient jusqu’à lui la pestis des anciens?" Que nous dit Ramsès II, patient moderne?

Examen de la momie du Pharaon Ramsès II au Musée de l'Homme, à Paris, le 11 novembre 1976
Examen de la momie du Pharaon Ramsès II au Musée de l'Homme, à Paris, le 11 novembre 1976 Crédits : Photo by Tony Comiti/Sygma via Getty Images - Getty

Pourquoi "le bacille, Yersinia pestis, vient-il de loin, chargé d’un lourd passé, que l’on peut documenter en fouillant les archives du vivant, à la recherche de cet agent pathogène? demande le médiéviste.

Patrick Boucheron, titulaire de la chaire Histoire des pouvoirs en Europe occidentale, XIIIᵉ-XVIᵉ siècle, nous propose une sorte d’odyssée interdisciplinaire et pluriséculaire pour enquêter sur la peste en général et sur les énigmes que peut poser la « peste noire », la pandémie qui a frappé le Moyen Age, au milieu du XIV siècle. Depuis la semaine passée, tout en gardant le fil de la peste noire, — c’est elle qui donne le titre de sa série,  l’historien a pu revenir sur la peste justinienne, dans l’Antiquité et sur la 3e pandémie, en 1894, qui a permis la découverte de "Yersinia pestis". Mais au-delà de ces 3 célèbres pandémies, il pourrait aussi s’agir de 5 pestes. 

Quand "les progrès fulgurants de la génomique des populations" apportent des questions aux historiens et nourrissent "la compréhension de la peste noire" 

Recherches archéologiques, — de l’âge de bronze à un cimetière anglais médiéval…, travaux génétiques sur des ADN fossiles, interrogations des « archives moléculaires », anthropologie, approches comparatives…, l’historien nous entraîne sur de passionnants terrains et laboratoires, aux perspectives parfois vertigineuses, mais toujours stimulantes. 

Qu'est-ce qu'un cimetière de peste de 1348 à 2011? A East Smithfield (Londres), l’empreinte génétique de Yersinia pestis a été repérée sur l’ADN fossile prélevé
Qu'est-ce qu'un cimetière de peste de 1348 à 2011? A East Smithfield (Londres), l’empreinte génétique de Yersinia pestis a été repérée sur l’ADN fossile prélevé Crédits : Museum of London / via DailyMail

Patrick Boucheron note aujourd’hui : 

"Les questions que nous posions la semaine dernière demeurent donc ouvertes : comment la même bactérie peut-elle produire des effets épidémiologiques si différents dans l’histoire ? Et pourquoi la deuxième pandémie fut-elle si violente, rapide et meurtrière ?" "S’il existe certainement des facteurs environnementaux et comportementaux pour expliquer ces écarts de virulence, on cherche aussi des facteurs génétiques présents chez l’hôte, le vecteur et/ou le pathogène". 

Patrick Boucheron note également :

"Si l’on place à présent la souche justinienne responsable de la première attaque pesteuse et de ses récurrences amorties sur l’arbre phylogénétique, on remarque qu’elle constitue une branche sans postérité ni corrélation avec le pathogène plus récent. Le séquençage génomique n’est pas seulement cadencé par ce que les généticiens appellent l’horloge moléculaire ; il agit comme un puissant outil de périodisation historique".

"Pour l’histoire de la peste noire, souligne Patrick Boucheron dans sa présentation, l’épidémie qui affecte l’ensemble du bassin méditerranéen, et au-delà, de 541 à 749 constitue moins un précédent qu’une comparaison obligée, placée en vis-à-vis historiographique". 

Mais avant de suivre "les progrès de la paléogénomique" et d’analyser la reconstitution phylogénétique de Yersinia pestis, nous retrouvons : Ramsès II. 

Dans le cours précédent, nous avons vu comment l’illustre pharaon est devenu le patient de la médecine moderne. Patrick Boucheron nous a expliqué pourquoi  "depuis 1973, nous pouvons dire " à la fois, "qu’en 1213 avant notre ère, Ramsès II est mort, dans l’Antiquité, d’une cause inconnue", et  "de la tuberculose" au XXe siècle… - entre temps, la maladie ayant été identifiée. 

Trois mots anglais pour dire la maladie...

Dans le cours d'aujourd'hui, Patrick Boucheron met en avant une "distinction importante pour l'anthropologie de la santé", en s'attachant aux "trois mots anglais pour dire la maladie : _illness, disease, sickness_" : 

"Le corps d’un pestiféré du XIVe siècle, disons celui de Bertran, père d’Alayseta Paula à Marseille en mars 1348, est lourd des peurs sociales que véhiculaient jusqu’à lui la pestis des anciens — et si l’on veut comprendre la manière dont la société politique affronte cette épreuve, c’est à la peste comme 'sickness' qu’il nous faut nous intéresser, ce qui suppose d’être attentif aussi à tout le travail fictionnel qui l’accompagne, en tentant d’en reconstituer les rationalités. Mais nous savons aussi que son corps est traversé par un bacille, Yersinia pestis, qui lui aussi vient de loin, qui lui aussi est chargé d’un lourd passé, passé que l’on peut documenter en fouillant les archives du vivant à la recherche de cet agent pathogène qui nous oblige aussi à appréhender la peste noire comme 'disease'."

Le mot maladie, poursuit Patrick Boucheron, confond en français ce que l’anglais sépare en distinguant 'illness', 'disease' et 'sickness'.A la suite d’une proposition classique du psychiatre Horacio Fabrega en 1972, l’anthropologie de la médecine a fait sienne cette distinction. 'Illness' désigne l’expérience subjective d’un état de santé, qui peut être altérée par une douleur, un malaise, une souffrance. 'Disease'est le nom de cette altération biologique dans une nosographie scientifique. 'Sickness'est la réalité socioculturelle de cette maladie dès lors qu’elle est identifiée par un médecin, qui assigne à son malade un rôle social. 'Je tousse', dit Ramsès II (illness), c’est la tuberculose, disent « nos savants » 3000 ans après sa mort (disease), le Pharaon pourra donc désormais, s’il le souhaite, jouer le rôle du tuberculeux (sickness), et c’est ce que le journaliste de Paris-Match appelle justement « tomber malade ».

Pour le médiéviste, 

"cette distinction ouvre également la possibilité d’une histoire de la maladie comme fait social, puisqu’on comprend bien alors que, selon les contextes sociaux, politiques, culturels (et on ajouterait volontiers aujourd’hui environnementaux), un même agent pathogène ne produit pas la même maladie. Dire que la lèpre des sociétés anciennes est une maladie infectieuse chronique due à Mycrobacterium leprae, une bactérie découverte par le norvégien Hansen en 1873, n’épuise pas ce que l’on peut dire du rôle social du lépreux dans les sociétés de persécution. Mais savoir que cette bactérie est proche de celle de la tuberculose, c’est aussi comprendre des réalités biologiques qui peuvent éclairer l’histoire de la maladie comme fait social — et de ce savoir, le savoir microbiologique et génomique, les historiens ne doivent pas avoir peur, pour reprendre le titre du livre de Paul Boghossian".

En fin de cours, Patrick Boucheron se demande à propos de Pharaon, "comment peut-on être tuberculeux sans avoir lu la Montagne magique de Thomas Mann ?" Si la momie de Ramsès fait l’objet de la médecine moderne, de quelle façon Roland Barthes, peut-il avoir "un corps bien plus vieux que lui"?

Nous gagnons le Collège de France le 9 février 2021, pour le cours de Patrick Boucheron, aujourd’hui Mémoire cellulaire des peurs anciennes (suite)

Intervenants
  • Historien, professeur au Collège de France, titulaire de la Chaire d’histoire des pouvoirs en Europe occidentale (XIIIe-XVIe siècle)
L'équipe
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