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 Photographie de Edmond Bauer, Lydia Ochs et Laszlo Tisza entre l'Institut Henri Poincaré et le Collège de France en 1938 / Croquis manuel d'Alexander Grothendieck
Épisode 3 :

Sébastien Balibar, "Savants réfugiés". Alain Connes, "Alexandre Grothendieck, créateur réfugié en lui-même"

59 min
À retrouver dans l'émission

Comment passe-t-on de la mobilité des chercheurs à l’exil des savants au XXe siècle, ces réfugiés peu ordinaires ?

 Photographie de Edmond Bauer, Lydia Ochs et Laszlo Tisza entre l'Institut Henri Poincaré et le Collège de France en 1938 / Croquis manuel d'Alexander Grothendieck
Photographie de Edmond Bauer, Lydia Ochs et Laszlo Tisza entre l'Institut Henri Poincaré et le Collège de France en 1938 / Croquis manuel d'Alexander Grothendieck Crédits : Photographie relevée à 17"15 dans l'exposé de S.B / Alexander Grothendieck / CDF

Comment la physique quantique, la découverte de la superfluidité et autres propriétés surprenantes de l’hélium tissent-elles à côté de l’histoire des avancées révolutionnaires de la science contemporaine, celles de scientifiques confrontés à la montée des périls, xénophobie, antisémitisme, course à l’armement et à la Seconde Guerre mondiale ? Quelle est la parole du déraciné, le « géant » des mathématiques, Alexandre Grothendieck, héritier de parents révolutionnaires et réfugiés et “réfugié en lui-même” lorsqu’il s’exile dans un village de l’Ariège dans les années 1970 ?

Cette semaine et la suivante, nous vous proposons de suivre l’approche interdisciplinaire des mouvements de population, volontaires ou contraints, dans le cadre du colloque du collège de France « Migrations, réfugiés, exil ». Aujourd’hui et demain, le questionnement sur les effets des contacts entre migrants et sociétés se posera autour des notions d’asile et de refuge.

Sébastien Balibar, Directeur de recherches émérite au CNRS, membre du Laboratoire Pierre Aigrain (à l’École Normale Supérieure,) en s’appuyant des travaux de l’historienne des sciences, Diane Dosso, nous présente différents scientifiques liés au mécénat anglais et au Front Populaire. Contexte mobilité universitaire avec le Canadien Jack F. Allen qui fait ses recherches à Cambridge sur la superfluidité et contexte montés des périls politiques avec le russe Piotr Kapitza, constructeur du liquéfacteur pour l’hélium, et surtout ses 2 personnages principaux dans cette aventure collective, Fritz London, constructeur de la Physique quantique avec Erwin Schrödinger, qui fuit l’antisémitisme nazi et le physicien, Laszlo Tisza qui, « lui, fuit les persécutions politiques de son pays, la Hongrie ». Tous deux ont bénéficié du « Comité d'accueil et d'organisation du travail des savants étrangers » (où se sont engagés, Louis Rapkine, Paul Langevin, Jean Perrin, Edmond Bauer, Frédéric et Irène Joliot-Curie, Jacques Hadamard et sa fille Jacqueline...). Cela a « permis, nous dit Sébastien Balibar, la rencontre fructueuse des deux réfugiés en France ainsi que leur nouvel exil aux États-Unis, London dès septembre 1939, Tisza de justesse en mars 1941. »

Fresque collective entre plusieurs pays pour Sébastien Bablibar et plongée dans un itinéraire individuel, pour le mathématicien Alain Connes, professeur au Collège de France, titulaire de la chaire d'Analyse et Géométrie. Il nous propose une lecture sensible des écrits d’Alexandre Grothendieck, qui revient sur sa relation aux mathématiques et sur une « illumination » de son père. Sa relation aux mathématiques, au-delà de la rencontre avec un milieu respectueux dans un contexte d’après-guerre plus ouvert, s’est-elle nourrie aussi du parcours révolutionnaire et errant de ses parents originaires d’Europe de l’Est dans la période agitée et conflictuelle du premier XXe siècle ? De son parcours d’enfance, de l’Allemagne à la France, comme réfugié, « au réfugié en lui-même », comme le qualifie Alain Connes, quand Alexandre Grothendieck, l’auteur admiré des Eléments de géométrie algébriques et de nombreuses notes, se retire du monde dans un village d’Ariège dans les années 1970, que pouvons-nous apprendre de ce créateur mathématicien atypique ?

Et nous gagnons l’amphithéâtre du Collège de France pour la matinée du 13 octobre avec en première partie : Sébastien Balibar, avec « Savants réfugiés : comment la physique quantique devint visible à l'oeil nu, » et en seconde partie, par Alain Connes, Professeur au Collège de France, titulaire de la chaire d'Analyse et Géométrie, pour sa contribution « Alexandre Grothendieck, créateur réfugié en lui-même »

Pour Prolonger :

Alain Connes cite longuement Alexandre Grothendieck dans Récoltes et Semailles dont voici un des extraits :

J’ai découvert l’existence d’un monde mathématique en débarquant à Paris en 1948, à l’âge de vingt ans, avec dans ma maigre valise une Licence en Sciences de l’Université de Montpellier (...)

je croyais bien, jusqu’au jour ou je suis arrivé dans la capitale, que j’étais seul au monde à "faire des maths", le seul mathématicien donc. J’avais jonglé avec les ensembles que j’appelais mesurables et avec la convergence presque partout, mais ignorais ce qu’était un espace topologique. Je restais un peu paumé dans une douzaine de notions non équivalentes “d’espace abstrait” et de compacité, pêchées dans un petit fascicule ... , sur lequel j’étais tombé Dieu sait comment. Je n’avais pas entendu prononcer encore, dans un contexte mathématique du moins, des mots étranges ou barbares comme groupe, corps, anneau, module, complexe, homologie (et j’en passe!), qui soudain, sans crier gare, déferlaient sur moi tous en même temps. Le choc fut rude!

Si j’ai “survécu” à ce choc, et ai continué à faire des maths et à en faire même mon métier, c’est qu’en ces temps reculés, le monde mathématique ne ressemblait guère encore à ce qu’il est devenu depuis. Il est possible aussi que j’avais eu la chance d’atterrir dans un coin plus accueillant qu’un autre de ce monde insoupçonné.

(...) La chose étrange, c’est que dans ce monde ou j’étais nouveau venu et dont je ne comprenais guère le langage et le parlais encore moins, je ne me sentais pas un étranger.

(...) Alors qu’“objectivement” j’étais étranger à ce monde, tout comme j’étais un étranger en France, un lien pourtant m’unissait à ces hommes d’un autre milieu, d’une autre culture, d’un autre destin : une passion commune.

Retrouver ici l'ouvrage en version numérique.

Fritz London et Laszlo Tisza, et Edmond Bauer, membre duComité d'accueil et d'organisation du travail des savants étrangers

Fritz London en 1928, László Tisza en 1938 et Edmond Bauer (à gauche), en 1931 dans la cour du Collège de France, lors des festivités du 4è centenaire du Collège.
Fritz London en 1928, László Tisza en 1938 et Edmond Bauer (à gauche), en 1931 dans la cour du Collège de France, lors des festivités du 4è centenaire du Collège. Crédits : G.F. Hund et Collège de France
Intervenants
  • chercheur au département de Physique de l'École Normale Supérieure de Paris, membre de l'Académie des sciences
  • membre de l'Académie des sciences, Professeur au Collège de France, à l'I.H.E.S. et à l'Université OSU, Columbus aux États-Unis.
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