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Mosaïque du baptistère Saint-Jean (Florence), XIIIème siècle.
Épisode 2 :

Anatomie de la gloire

59 min
À retrouver dans l'émission

Comment Bismarck, chancelier du nouvel empire germanique, a-t-il pu s’exclamer devant le Reichstag en 1872 : "Rassurez-vous, nous n’irons pas à Canossa, ni par la chair ni par l’esprit" ? A quel précédent historique faisait-il référence ? S’interroge l'historien Patrick Boucheron.

Mosaïque du baptistère Saint-Jean (Florence), XIIIème siècle.
Mosaïque du baptistère Saint-Jean (Florence), XIIIème siècle. Crédits : Wikimedia

Pourquoi faire une anatomie de la gloire ?  

Quelle est "la relation qui lie intimement le pouvoir et la gloire"?  Qu’est ce que faire une histoire accueillante à ce qui la déborde ? 

Patrick Boucheron, titulaire de la chaire Histoire des pouvoirs en Europe occidentale, XIIIᵉ-XVIᵉ siècle, a ouvert hier une grande enquête sous le titre « Les inventions du politique : expérimentations médiévales ». 

Si cette nouvelle série s’interroge progressivement sur ce que cela veut dire, émergence du politique, et comment on pourrait stabiliser et travailler ce syntagme un peu flottant, il s’agit surtout de risquer une théorie générale, non pas des systèmes de pouvoir médiévaux, mais de son inventivité politique.

Avant de débuter "une anatomie de la gloire", le cours s'ouvre sur la question laissée en suspens, hier.  Évoquant les travaux d’Ernst Kantorowicz , Patrick Boucheron a ouvert le dossier des "dangers inhérents au métier d’historien ».

Dans une interview donnée au Journal du Dimanche, en février 2019, Patrick Boucheron, _r_evient sur sa façon d'écrire l'histoire et sur son dernier livre, La trace et l'aura, vies posthumes d'Ambroise de Milan (IVe-XVIe siècle). Il indique :

"Je suis sensible à une manière dynamique et respectueuse de considérer l'inventivité des sociétés humaines. À suivre la trace d'Ambroise de Milan, je me disais : quelle énergie, quelle inventivité ! L'Histoire n'est pas une école de la fatalité, mais une philosophie pratique de la capacité d'agir des hommes et des femmes en société. Elle nous montre de quoi nous sommes capables, c'est-à-dire de beaucoup plus que ce que l'on croit. Pour ma part, à travers l'histoire des pouvoirs en Europe occidentale, je ne tente pas seulement d'éclairer le pouvoir de ceux qui nous gouvernent, mais aussi ce que nous pouvons face à eux."

Selon Patrick Boucheron encore, 

« Écrire l'Histoire, c'est mettre celles et ceux qui nous lisent en position d'élargir leur perception.  Il ne s'agit pas de faire la leçon mais peut-être simplement, comme avec la littérature, d'aider à mieux respirer. Le présent ne cesse de percuter le passé, de manière imprévisible. »

Cette interrogation sur notre rapport complexe à l’histoire revient depuis le cours d’hier. 

Dans la même interview, Patrick Boucheron déclare :

"Je suis méfiant devant l'idée qu'il faudrait systématiquement jeter des ponts entre les événements. Mieux vaut simplement rendre le passé disponible à la compréhension du présent."

"Mais l'arrogance du présent vient toujours avec la métaphore obligée d'un précédent historique. Dès que surgit un événement, on somme les historiens de le comparer à autre chose."

Nous gagnons le Collège de France, le 15 janvier 2019, pour le cours de Patrick Boucheron.

Dans le prolongement de la série  "Les inventions du politique : expérimentations médiévales" :

Patrick Boucheron indique après chaque cours les principales questions abordées, les références bibliographiques des extraits et des livres cités.

Le premier cours s'est achevé hier sur les recherches d'Ernst Kantorowicz, le grand historien du droit médiéval, qui a entrepris un "minutieux travail érudit sur les _Laudes regiae_, ces chants liturgiques d’acclamation royale". 

"Tout était parti, explique Patrick Boucheron,  d’une inscription sur une pièce de monnaie, que l’on trouvait aussi bien dans la France de Saint Louis que dans l’Empire de Frédéric II (...). L’inscription proclamait ceci : Christus vincit, Christus regnat, Christus Imperat : « Le Christ vainc, le Christ règne, le Christ commande »."

Patrick Boucheron note encore  : 

"Kantorowicz s’étonnait lui-même de son entêtement à percer les mystères de cette litanie « césariste », entendons impériale." 

Dans le cours d’aujourd’hui, Patrick Boucheron cite Le Règne et La Gloire, de Giorgio Agamben, qui s’est intéressé aux travaux de Kantorowicz :

« les chercheurs qui se sont occupés des aspects cérémoniels du pouvoir — et parmi eux Kantorowicz est certainement le plus lucide — semblent hésiter à poser une question pourtant difficile à éluder : quelle est la relation qui lie si intimement le pouvoir à la gloire ? Si le pouvoir est essentiellement force et action efficace, pourquoi a-t-il besoin de recevoir des acclamations rituelles et des chants de louange, de revêtir des couronnes et des tiares encombrantes, de se soumettre à un cérémonial pénible et à un protocole immuable — en bref, lui qui est essentiellement opérativité et oikonomia, de s’immobiliser hiérarchiquement dans la gloire ? » (p. 297).

Patrick Boucheron indique que c'est cette approche de Giorgio Agamben qui lui fournit le titre de la séance d’aujourd’hui, « Anatomie de la gloire ».

On lit chez Giorgio Agamben cette démonstration, à bien des égards implacable, poursuit encore le médiéviste  : 

"la gouvernementalité de notre « démocratie glorieuse » s’origine dans l’oikonomia de la liturgie des acclamations. Dès lors est-il illusoire de réclamer un « retour du politique » pour contrer une économie qui règne sans partage, puisque la politique n’est rien d’autre que cette machine de gloire?"  

Pour Patrick Boucheron, il s’agit en somme de reprendre la question que Guy Debord posait déjà en 1967, mais en fait, c’est comme s’il nous la posait à nous aujourd’hui

pourquoi cette « immense accumulation de spectacles ? »

Intervenants
  • Historien, professeur au Collège de France, titulaire de la Chaire d’histoire des pouvoirs en Europe occidentale (XIIIe-XVIe siècle)
L'équipe
Coordination
Réalisation
Avec la collaboration de
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