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États-Unis, vers 1914: au cours de la cérémonie d'hiver, les danseurs Kwakiutl portent des masques et des costumes. Ils posent devant Trois mâts totémiques. Le chef à l'extrême gauche tient un bâton d'orateur.
Épisode 5 :

Les critiques du comparatisme inductif

58 min
À retrouver dans l'émission

Comment décentrer nos regards et quelles sont les difficultés posées par les méthodes comparatives ? Qu'est-ce qui se prête au comparatisme dans l'anthropologie sociale et culturelle ? s'interroge Philippe Descola.

États-Unis, vers 1914: au cours de la cérémonie d'hiver, les danseurs Kwakiutl portent des masques et des costumes. Ils posent devant Trois mâts totémiques. Le chef à l'extrême gauche tient un bâton d'orateur.
États-Unis, vers 1914: au cours de la cérémonie d'hiver, les danseurs Kwakiutl portent des masques et des costumes. Ils posent devant Trois mâts totémiques. Le chef à l'extrême gauche tient un bâton d'orateur. Crédits : Photo de Buyenlarge / Getty Images - Getty

Professeur au Collège de France, titulaire de la chaire Anthropologie de la nature de 2000 à 2019, directeur d'études à l’EHESS, Philippe Descola est l’auteur d’une thèse d’ethnologie, sous la direction de Claude Lévi-Strauss, sur les Indiens Achuars en Haute Amazonie, qu’il a étudiés à la fin des années 1970 et dont il est devenu le spécialiste. Philippe Descola n’a cessé de pratiquer le comparatisme dans ses enquêtes et dans son métier d’anthropologue. Pour son ultime série de cours au Collège de France, il s’interroge « Qu’est-ce que comparer? »

Dans une stimulante interview, donnée en 2019 pour le site indépendant "Le Vent se lève"  où Pierre Gilbert s’interroge sur "Les Armes de la transition", Philippe Descola revient sur son parcours et sur son choix de s'intéresser à ce qu'il appelait "l'environnement" dès les années 1970.  Son expérience et son enquête ethnographique auprès des Achuars l’ont tellement perturbé qu’il a « consacré toute sa carrière à essayer d’aller au-delà des concepts et des catégories classiques que nous employons, en Europe et dans une partie du reste du monde, pour penser le rapport entre humain et non-humain, qui consiste à envisager les sociétés humaines d’un côté et une nature extérieure de l’autre. » Dès lors Philippe Descola s’est donné pour but « d’apporter un peu d’intelligibilité à la diversité du monde et de ses usages, peut-être… 

« Nous, les anthropologues, sommes un peu des badauds professionnels, et si on fait ce métier, c’est qu’on aime la diversité des choses. On aime observer cette diversité. Rien ne nous attriste plus que de voir cette diversité se perdre, précisément. Mais, en même temps, nous ne sommes pas des conservateurs de musée, notre rôle n’est pas de patrimonialiser la diversité, mais d’essayer de comprendre ses raisons. Les raisons de la diversité ne sont pas simples, parce que les milliers d’expériences du monde que les sociétés contemporaines nous offrent – et le nombre est encore démultiplié si on revient en arrière dans le temps – présentent, à première vue, l’apparence d’un chaos indescriptible. Le rôle de l’anthropologie, depuis un peu plus d’un siècle qu’elle existe, c’est d’essayer de réduire ce chaos, non pas dans un point de vue surplombant pour apporter des critères de définition, des pratiques, ou de faire des typologies abstraites, mais pour essayer de comprendre les ressorts de cette diversité. 

Philippe Descola conclut :

L’une des choses que j’ai essayé de faire, ces trente ou quarante dernières années, c’est d’apporter une perspective nouvelle, qui était de décentrer l’approche anthropologique, en y faisant mieux apparaître le rôle des non-humains – dans un premier temps, des plantes, des animaux, des esprits, puis des machines, des institutions, etc. – de façon à rendre plus complexe le tissu des interactions entre les êtres qui composent le monde. »

Dans l’heure, Philippe Descola essaie de comprendre, comment les très nombreuses analyses comparatives du sacrifice, au XIXe et au XXe siècle, relèvent d'une exigence paradoxale. Il revient sur la mutation qui s'opère dans les années 1960, qui a fait basculer l'anthropologie d'un comparatisme inductif à la Evans-Pritchard à un comparatisme déductif à la Claude Lévi-Strauss. A quelle étape de leurs méthodes comparatives les deux illustres chercheurs divergent-ils ?  

L'anthropologue s'attache aux "difficultés que soulève le comparatisme inductif par généralisations successives, tel qu'il a été défini par Evans Pritchard". 

"C'est un problème qui porte sur l'identification et le statut des comparables, c'est à dire des éléments socioculturels qui, dans des sociétés différentes, pourraient se prêter à la comparaison, que ces éléments soient des institutions, des processus, des idées, des objets, des pratiques, des images, des techniques ou des formes de relations..."

Philippe Descola rappelle _"_la critique portée par Franz Boas à l'encontre de l'évolutionnisme", mentionnée dans une leçon précédente :

"En 1896, lorsque Boas met en avant le fait que les idées et les institutions, en apparence analogues que l'on rencontre dans des sociétés parfois très différentes, peuvent être, en réalité, incommensurables, car elles procèdent de développements historiques hétérogènes. L'usage des masques, pour reprendre un exemple de Franz Boas, répond à des finalités si variées et résulte de circonstances sociales et culturelles si diverses qu'il devient illégitime de comparer cet usage, comme s'il s'agissait, le fait de porter un masque, d'un phénomène unitaire."

"Mais au delà de cette objection, qui veut que des phénomènes en apparence similaires, mais ayant eu des genèse distinctes, sont incomparables, est une objection à l'encontre du comparatisme qui est la plus communément rencontrée chez les historiens. Au delà de cette objection, il reste la difficulté même de détecter des composantes commensurables dans des assemblages d'humains, dont l'ethnographie montre l'extrême hétérogénéité et dont les limites de ces assemblages ne sont pas naturellement discrètes, comme le seraient les limites d'un organisme."

Nous gagnons le Collège de France le 27 février 2019 pour le cours de Philippe Descola, aujourd'hui « Les critiques du comparatisme inductif »

Boas, Franz: The Kwakiutl of Vancouver Island Illustration of ceremonial masks from Franz Boas's The Kwakiutl of Vancouver Island (1905). The Kwakiutl of Vancouver Island, by Franz Boas, 1905
Boas, Franz: The Kwakiutl of Vancouver Island Illustration of ceremonial masks from Franz Boas's The Kwakiutl of Vancouver Island (1905). The Kwakiutl of Vancouver Island, by Franz Boas, 1905 Crédits : Franz Boas/ Encylopaedia Britannica

Pour prolonger : 

Philippe Descola a récemment  publié Une écologie des relations aux editons du CNRS et sa monographie La nature domestique : symbolisme et praxis dans l'écologie des Achuar fait l'objet d'une nouvelle publication aux Editions de la Maison des sciences de l'homme (MSH).

Philippe Descola a préfacé la BD inspirée de ses travaux, Anent : nouvelles des Indiens Jivaros, sur un scénario et des dessins d'Alessandro Pignocchi (Steinkis, 2016).

Interview, donnée par Philippe Descola en 2019 pour le site indépendant "Le Vent se lève" (série "Les Armes de la transition"). Pierre Gilbert lui demande "ce que pourrait être une nouvelle ontologie, une nouvelle philosophie de notre rapport à la nature, conciliable avec la préservation de l’environnement?

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