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Gaïus, juriste et professeur de droit, ayant vécu au IIe siècle, sous l'empereur Hadrien (sculpture, Cour Suprême Madrid)/Une leçon de droit, enluminure XVe siècle. Bologne, Museo cívico medievale (RMN, Cliché, Cliché 01-015123)
Épisode 1 :

Le passé juridique des Romains vu par eux-mêmes

58 min
À retrouver dans l'émission

A qui est la terre, si l’on considère l’île, qui émerge de la mer? Comment une fille peut-elle hériter de son père dans la Rome antique? Dario Mantovani se demande de quelle façon les juristes romains font usages du passé pour répondre aux questions et aux cas soumis par la société civile antique?

Gaïus, juriste et professeur de droit, ayant vécu au IIe siècle, sous l'empereur Hadrien (sculpture, Cour Suprême Madrid)/Une leçon de droit, enluminure XVe siècle. Bologne, Museo cívico medievale (RMN, Cliché, Cliché 01-015123)
Gaïus, juriste et professeur de droit, ayant vécu au IIe siècle, sous l'empereur Hadrien (sculpture, Cour Suprême Madrid)/Une leçon de droit, enluminure XVe siècle. Bologne, Museo cívico medievale (RMN, Cliché, Cliché 01-015123) Crédits : Wikicommons

Pourquoi le passé peut servir à clarifier le concept de possession et pourquoi distinguer la propriété de la possession?

Milanais d'origine, Dario Mantovani a longtemps été professeur de droit romain à l'université de Pavie, où il a fondé le Cedant, le Centre des études et de la recherche sur les droits antiques. Il a été nommé professeur au Collège de France, en 2018, titulaire de la Chaire « Droit, culture et  société de la Rome antique ». 

Dario Mantovani a consacré  son travail à la pensée juridique romaine et à son rapport avec la culture et la société de la Rome antique, ainsi qu'à son influence sur la culture européenne. Dans la présentation de son cours au Collège de  France, il indique que « le digeste de Justinien et le Corpus iuris civilis dont il fait partie, sont au centre » de ses recherches et de sa  première série de cours, intitulée, « Usages juridiques du passé, dans la pensée des juristes romains ».

Dans sa leçon inaugurale, Dario Mantovani a rappelé :

« à partir du XIe siècle, le Corpus iuris civilis, un recueil de textes juridiques romains que l’empereur Justinien avait fait compiler entre 528 et 534 apr. J.-C., a constitué le cœur de  l’enseignement universitaire ».

L'historien-juriste ajoute qu' « attirées » par ce riche corpus pratique et intellectuel :

« tout d’abord en Italie puis dans la majeure partie de l’Europe actuelle, des générations d’étudiants se sont formées à la lecture exigeante et passionnante de ces textes, à la lumière de nécessités et de questions toujours nouvelles. Devenus ensuite avocats, juges ou fonctionnaires, ils portèrent, ré-élaborèrent et diffusèrent des idées qui ont été fondamentales pour la construction européenne de l’idée de justice et d’État de droit : le droit d’une cité  antique devenait ainsi droit commun à l’Occident. Cette chaire  s’ouvrira à une intense collaboration transdisciplinaire, pour replacer l'étude du droit romain là où il peut contribuer à éclaircir l'histoire de Rome et de son empire, et la façon dont cette technique a nourri l'imaginaire institutionnel de l’Occident ».

Dans le cours d’aujourd’hui, notre historien-juriste ouvre son enquête sur la façon dont les Romains, eux-mêmes,  pensaient leur passé juridique. Du fait de la transmission du Digeste, il montre comment "l’écriture permet d’établir" ce qu’il appelle "un présent dilaté". C’est donc un monde très vivant et nourri de différentes temporalités, qui émerge de ses cours, où nous assistons au dialogue entre deux juristes qui débattent sur un cas précis, rapporté par exemple, dans une lettre qui a pu être commentée 100 ans plus tard par un autre juriste romain. Les sources premières de ce débat à deux moments de la Rome antique ont disparu, mais viennent cependant jusqu’à nous grâce au Digeste, qui a gardé la trace de ces échanges argumentés. Les lectures ont différentes temporalités, voire différents médias, si l’on songe que certains cas  juridiques sont mis en image dans la copie médiévale du Digeste, ornée de passionnantes enluminures qui sont également évoquées dans l’heure de  cours. Dario Mantovani rappelle également que :

« le rôle du juriste romain n’était pas le rôle des avocats. Ils étaient des intellectuels qui cherchaient, par le biais du raisonnement, la solution la plus équitable des conflits d’intérêts. C’est ça qui fait l’attrait du droit romain et qui a permis son réemploi dans l’histoire médiévale et moderne de  l’Europe. »

En ouverture de ce premier cours, Dario Mantovani cite le juriste Gaius au IIe s. apr. J.-C. (D. 1.2.1) : 

« je constate en toutes choses que ce qui est parfait, c’est ce qui est composé de toutes ses parties ; et, à coup sûr, la partie la plus puissante, c’est le commencement ». 

"Gaius pensait alors au rôle du passé, explique Dario Mantovani : parler du début permet d’aborder le présent dans sa complétude. Contrairement à une idée répandue, les juristes n’avaient donc pas d’aversion envers l’histoire. Cette impression dépend largement d’un problème de transmission des textes : les compilateurs du Digeste de Justinien, qui poursuivaient un but de simplification, ont souvent éliminé les références au passé qu’ils trouvaient dans les œuvres des juristes dont ils tiraient les passages pour composer leur recueil."

"Le recours au passé, conclut notre juriste historien faisait donc partie de l’arsenal des juristes, mais il s’agissait d’un recours qui n’était pas neutre."

Les exemples présentés dans sa série de cours, nous rendent  sensibles aussi bien à la substance des arguments qu’à l’élégance des textes. Dans sa leçon inaugurale, il a aussi rappelé que :

« Guillaume Budé, le promoteur du Collège de France, lorsqu’il décida au XVIe siècle de restaurer la langue latine, se tourna vers les œuvres des juristes romains parce qu’il savait qu’ils se distinguaient par la précision et la beauté de leur langage ».

Nous gagnons le Collège de France, le 6 mars 2019, pour le cours de Dario Mantovani, aujourd’hui, « En toute chose, le commencement est la partie la plus puissante » : le passé juridique des Romains vu par eux-mêmes.

Pour prolonger :

La leçon inaugurale de Dario Mantovani, Droit, culture et société de la Rome antique, est publiée chez Fayard ; elles est également disponible en version open-édition. 

Dario Mantovani a tiré de ses premières conférences au Collège de France, en tant que professeur invité , un passionnant ouvrage intitulé Les juristes écrivains de la Rome antique : les oeuvres des juristes comme littérature, aux Belles lettres, Collection "Docet omnia ».

Intervenants
  • Juriste-historien, Professeur au Collège de France, titulaire de la chaire "Droit, culture et société de la Rome antique", Directeur du Cedant – Centre des études et de la recherche sur les droits antiques, à l'université de Pavie.
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