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Manifestation parisienne, 2016

Mathieu Riboulet, écrire entre les violences

44 min

Ce soir, Frédéric Worms reçoit Mathieu Riboulet.

Manifestation parisienne, 2016
Manifestation parisienne, 2016 Crédits : Géraldine Gamez

Mathieu Riboulet écrivait son livre sur les années 70, et leurs violences politiques, lorsque survinrent les attentats de Janvier 2015, qui le firent écrire, sur le moment et avec Patrick Boucheron, un livre-journal à deux voix, Prendre dates. Quant à Entre les deux il n’y a rien, il parut finalement après coup. Chassé croisé de l’écriture, et de l'histoire. Mais aussi orientation de l’écriture, entre les violences, toutes les deux terribles, mais dont le sens opposé dessine un repère, avec entre les deux, non pas seulement « rien », mais l’écriture et la musique, et la résistance des voix.

L I V R E : _"_Prendre dates. Paris, 6 janvier-14 janvier 2015", de Patrick Boucheron et Mathieu Riboulet - Editions Verdier

Les assassinats du 7 janvier ne nous ont pas trouvés en très bonne forme. De quoi avions-nous l'air le 6, jusqu'au 6, qui étions-nous au juste et dans quel état, de quoi, de qui étions-nous faits ? Indépendamment même du registre particulier qui a trouvé à s'exprimer le 7 et dont nous savons tous qu'il avait déjà eu maintes occasions de le faire sans que, au fond, nous y trouvions tant que ça à redire, à aucune de ces questions nous n'aurions pu apporter de réponse claire. Nous étions tant, et si divers, et depuis si longtemps, que nous avions perdu l'habitude de nous y attarder. Si le 7 nous avons été, et de quelle manière, requis, le 6 nous a trouvés aux antipodes de ces impératifs. - Prendre dates. Paris, 6 janvier - 14 janvier 2015. Extrait.

Prendre dates / Patrick Boucheron & Mathieu Riboulet
Prendre dates / Patrick Boucheron & Mathieu Riboulet Crédits : Editions Verdier

C’était à Paris, en janvier 2015. Comment oublier l’état où nous fûmes, l’escorte des stupéfactions qui, d’un coup, plia nos âmes ? On se regardait incrédules, effrayés, immensément tristes. Ce sont des deuils ou des peines privés qui d’ordinaire font cela, ce pli, mais lorsqu’on est des millions à le ressentir ainsi, il n’y a pas à discuter, on sait d’instinct que c’est cela l’histoire.

Ça a eu lieu. Et ce lieu est ici, juste là, si près de nous. Quel est ce nous et jusqu’où va-t-il nous engager ? Cela on ne pouvait le savoir, et c’est pourquoi il valait mieux se taire ou en dire le moins possible — sinon aux amis, qui sont là pour faire parler nos silences. Ensuite vient le moment réellement dangereux : lorsque tout cela devient supportable. On ne choisit pas non plus ce moment. Un matin, il faut bien se rendre à l’évidence : on est passé à autre chose, de l’autre côté du pli. C’est généralement là que commence la catastrophe, qui est continuation du pire.

Il ne vaudrait mieux pas. Il vaudrait mieux prendre date. Ou disons plutôt : prendre dates. Car il y en eut plusieurs, et mieux vaut commencer par patiemment les circonscrire. On n’écrit pas pour autre chose : nommer et dater, cerner le temps, ralentir l’oubli. Tenter d’être juste, n’est-ce pas ce que requiert l’aujourd’hui ? Sans hâte, oui, mais il ne faut pas trop tarder non plus. Avec délicatesse, certainement, mais on exigera de nous un peu de véhémence. Il faudra bien trancher, décider qui il y a derrière ce nous et ceux qu’il laisse à distance. Faisons cela ensemble, si tu le veux bien – toi et moi, l’un après l’autre, lentement, pour réapprendre à poser une voix sur les choses. Commençons, on verra bien où cela nous mène. D’autres prendront alors le relais. Mais commençons, pour s’ôter du crâne cet engourdissement du désastre.

Il y eut un moment, le 7 janvier, où l’on disait : douze morts, et on ne connaissait pas encore les noms ; on aurait pu deviner en y pensant un peu mais on préférait ne pas. Nous sommes encore dans cette suspension du temps, ne sachant pas très bien ce qui est mort en nous et ce qui a survécu dans le pli. Maintenant, un peu de courage, prendre dates c’est aussi entrer dans l’obscurité de cette pièce sanglante et y mettre de l’ordre. Il faut prendre soin de ceux qui restent et enterrer les morts. On n’écrit pas autre chose.

Des tombeaux. - présentation de l'éditeur -

L I V R E : "Entre les deux il n'y a rien", de Mathieu Riboulet - Editions Verdier

Entre les deux il n'y a rien / Mathieu Riboulet
Entre les deux il n'y a rien / Mathieu Riboulet Crédits : Editions Verdier

À l’orée des années soixante-dix, à Paris, à Rome, à Berlin, les mouvements de contestation nés dans le sillage des manifestations étudiantes de 68 se posent tous peu ou prou en même temps la question du recours à la lutte armée et du passage à la clandestinité. S’ils y répondent par la négative en France, ce n’est pas le cas en Allemagne ni en Italie, mais pour les trois pays s’ouvre une décennie de violence politique ouverte ou larvée qui laissera sur le carreau des dizaines et des dizaines de morts, sans compter ceux qui, restés vivants mais devenus fantômes, s’en sont allés peupler les années quatre-vingt de leurs regrets, leurs dépressions ou leur cynisme.

Témoin de cette décennie de rage, d’espoir et de verbe haut, le narrateur s’éveille au désir et à la conscience politique, qui sont tout un, mais quand son tour viendra d’entrer dans le grand jeu du monde, l’espoir de ses aînés se sera fracassé sur les murs de la répression ou dans des impasses meurtrières. Il aura pourtant eu, dans un bref entretemps, loisir de s’adonner aux très profonds bonheurs comme aux

grandes détresses de la politique et du corps aux côtés de tous ceux qui, de Berlin à Bologne, de Billancourt à Rome, de Stammheim à Paris, tentèrent de combattre les forces mortifères qui, dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, s’attachèrent à faire de l’Europe le continent à bout de souffle où nous vivons encore. - présentation de l'éditeur -

Le choix musical de Mathieu Riboulet :

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Artiste : Mashrou' Leila - Titre : Wa Nueid - Album : Raasuk

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