LE DIRECT
Gustavo Petro, candidat de la gauche indépendante, ancien maire de Bogota et ex-militant du M19 (mouvement guérillero démobilisé en 1990)

Première présidentielle d'après FARC en Colombie: un "appel d'air" politique ?

9 min
À retrouver dans l'émission

Premier tour inédit hier pour cette première présidentielle d’après conflit en Colombie : la gauche a une chance de l’emporter pour la première fois depuis presque 25 ans. L’accord de paix avec les FARC a ouvert le jeu : dans quel sens ira l’appel d’air ?

Gustavo Petro, candidat de la gauche indépendante, ancien maire de Bogota et ex-militant du M19 (mouvement guérillero démobilisé en 1990)
Gustavo Petro, candidat de la gauche indépendante, ancien maire de Bogota et ex-militant du M19 (mouvement guérillero démobilisé en 1990) Crédits : ESPECIAL / NOTIMEX - AFP

Plus de 41 % des voix pour Ivan Duque, candidat du Centre Démocratique – la droite colombienne – contre 25 % pour Gustavo Petro et son parti Colombie Humaine, candidat de gauche : le match inédit. Il oppose d’un côté un avocat libéral qu’on présente comme le dauphin (« marionnette » disent ses détracteurs, « Macron d’Amérique Latine » affirment ses promoteurs) du prédécesseur du président sortant Santos, la figure encore tutélaire d’Alvaro Uribe ; de l’autre, un ancien maire à succès de Bogota, au programme social poussé et surtout ancien militant du mouvement de guérilla M 19.  

Une droite renouvelée, une gauche qui ne fait plus peur : après déjà le bouleversement aux législatives du 11 mars (et la montée en puissance très forte du parti de droite dure Cambio Radical de l’ancien Vice Président German Vargas Llera), ce sont les premiers effets de l’accord de paix avec les FARC conclu il y a un an et demi. Ces élections sont aussi les dernières pour le principal artisan de cet accord, le président et prix Nobel de la Paix Juan Manuel Santos.  

Santos avait mené une double politique de pacification et de normalisation : envers deux des voisins immédiats : Venezuela et Equateur, avec lesquels les tensions étaient fortes sur la fin du mandat d’Alvaro Uribe, et avec les FARC et l’autre groupe armé du Nord de la Colombie, l’ELN – en pourparlers, et qui a décrété un cessez-le-feu pour ne pas perturber le scrutin.

Même contesté par Ivan Duque, l’accord de paix a libéré de la place pour le débat : d’abord avec 5 candidats au premier tour, le jeu est très ouvert ; ensuite cette campagne a été marquée par le retour des thèmes sociaux dans le débat : corruption, inégalités, meurtres, relations avec le Venezuela.

Enfin ce 1er tour donne à la gauche colombienne une chance sérieuse de gouverner : de ce point de vue le 3ème candidat de ce premier tour, l’ancien maire de Medellin Sergio Fajardo qui obtient plus de 23 % des suffrages, sera l’arbitre incontournable, il se positionne plutôt au Centre Gauche et cumulerait avec Gustavo Petro près de 49 % des votes : plus qu’Ivan Duque dont la marge de progression est plus faible.

Le passage au pouvoir d’un gouvernement de gauche ferait de la Colombie une exception dans l’Amérique Latine post-bolivarienne qui revient à droite ; il devrait aussi cohabiter avec un Parlement largement acquis aux conservateurs.

Dernier signe : la participation de 53 % n’a jamais été aussi forte pour une présidentielle. De même que lors d’autres scrutins dans le monde (Irlande), la jeunesse pourrait être le deuxième arbitre et il y a une certaine urgence économique et sociale : la croissance colombienne est en perte de vitesse en 2017 et la troisième économie d’Amérique Latine est aussi la troisième la plus inégalitaire.   

Une chose est sûre, quel que soit le résultat du second tour : ce ne sera pas la continuité. L’accord de paix va-t-il résister ? 36 millions d’électeurs doivent en décider le 17 juin dans 3 semaines.

Résultats du premier tour de la présidentielle en Colombie  Ajouter au panier Imprimer Télécharger Documents similaires Partager ce document AI|PDF|JPEG  8 Documents  >
Résultats du premier tour de la présidentielle en Colombie Ajouter au panier Imprimer Télécharger Documents similaires Partager ce document AI|PDF|JPEG 8 Documents > Crédits : Gustavo IZUS, Nicolas RAMALLO - AFP
Les principaux candidats à la présidentielle en Colombie le 27 mai
Les principaux candidats à la présidentielle en Colombie le 27 mai Crédits : Gustavo IZUS, Nicolas RAMALLO - AFP
Grandes dates de l'ex-guerrilla des FARC
Grandes dates de l'ex-guerrilla des FARC Crédits : Anella RETA, Gustavo IZUS - AFP

@TEnjeux @XXMonde

Quelques vidéos pour éclairer en images le thème d'aujourd'hui:

Colombie
Colombie Crédits : Anella RETA, Gustavo IZUS - AFP

Décès de Pierre Hassner à 85 ans:

Les relations internationales comme analyse des passions

« Pensée émue » et « immense » tristesse de l’IEP de Paris et du CERI : le spécialiste des relations internationales Pierre Hassner est mort samedi : presque 60 ans de recherche et d’enseignement. Cet « observateur subtil de la scène mondiale » a inscrit sa démarche entre la philosophie de l’histoire et la théorie des passions.

Ni antique, ni classique : l’interprète des mondes

C’est le sens qu’a voulu donner à sa démarche Pierre Hassner. D’abord agrégé de Philosophie après l’Ecole Normale Supérieur, il a été inspiré par ses professeurs Leo Strauss et Raymond Aron, marqué par leur pensée et celle d’Hannah Arendt. A l’époque la démarche se veut à la fois une tentative de poursuivre une philosophie de l’histoire « post-Hégélienne » et de reconstruire une pensée des relations internationales dans une Europe pas encore construite et marquée par deux guerres : la Deuxième Guerre Mondiale dont elle sortait, la Guerre Froide dans laquelle elle entrait aussitôt.

Dès 1950, Pierre Hassner formule d’ailleurs ce qui ressemble à son projet : « je reviens, par une sorte de cercle à la philosophie et à l’ordre de l’âme ».

Cette réflexion sur la violence, entre Etats et entre hommes, a souvent été décrite comme l’opposition du monde de Hobbes plus « sauvage » au monde de Kant et Locke plus idéaliste.

S’il a affirmé tôt et jamais démenti un goût pour la théorie, l’engagement sur le terrain de Pierre Hassner est réel : ce premier terrain est l’enseignement, P. Hassner a été professeur pour au moins 6 universités différentes, la plupart américaines ; le deuxième est la conciliation et le militantisme en faveur d’une ingérence éthique dans les affaires internationales, soutien des opposants de Budapest, partisan de l’intervention au Kosovo, opposant à celle en Tchétchénie, avocat pour la démocratie en Ukraine : « interprète » entre Est et Ouest, déclare Dominique Moïsi. 

Interprète des mondes, Pierre Hassner a aussi beaucoup co-rédigé ses ouvrages : avec Gilles Andréani (Justifier la guerre, 2005), mais aussi Roland Marchal ou Justin Vaïsse. Son dernier livre La revanche des passions (un recueil d’articles) est publié en 2015, sans doute en partie rédigé juste après l’irruption de l’EI sur la scène internationale. Dans ce livre, il s’interroge sur la possibilité d’ «éviter une polarisation et une alternance désastreuses entre embourgeoisement et barbarisation».

On peut résumer cette interrogation ainsi : S’il est inévitable que les antagonismes au sein des Etats se poursuivent en révolutions, comment éviter qu’elles ne soient celle des passions tristes, de la vengeance et des désirs de domination ?

De la violence politique aux passions de l’âme

La réflexion de Pierre Hassner rejoint une interrogation marquée des relations internationales en France, renouvelée depuis les printemps arabes. D’une part, sa pensée a une portée critique, voire polémique avec la reprise de la notion de «démocrature», concept qui sociologique remonte à la fin des années 80, pour dénoncer des régimes à «façade» libérale (à l’époque il qualifiait nos sociétés occidentales), dont il a fait un «modèle» de gouvernement autoritaire mais aux processus participatifs multiples.

D’autre part elle s’inscrit dans une histoire de la philosophie européenne plus ancienne et débouche sur une tentative rationaliste de dégager une ouverture sur une «troisième voie» européenne, à la fois historique et éthique : une sorte de nouvelle «maîtrise des passions» à valeur politique, différenciée de ce qu’il identifie comme deux «régimes» de maîtrise historiques : celui du christianisme, et celui de l’antiquité.

Du Monde à la Grèce : une lecture de Thucydide

On peut lire que Raymond Aron aurait été impressionné par un exposé de Pierre Hassner sur Thucydide. Le contexte du Pélopponèse en guerre n’est jamais loin de la pensée d’Hassner, qui mêle une conjonction presque débridée de puissance des Etats et d’initiatives individuelles ; ensuite, pour Pierre Hassner, les écrits de l’historien grec sont aussi un vrai recueil des passions néfastes et de leur gestion.

Cette lecture a rejoint les interrogations d’intellectuels européens d’après la Deuxième Guerre Mondiale : recherche d’une troisième voie ? «Il n'y a pas d'autre voie que l'alliance rare, fragile et souvent conflictuelle de la modération et de la passion» écrivait-il dans La revanche des passions : comment éviter qu’elles ne deviennent la passion de la Revanche ? 

Intervenants
L'équipe
Production
Avec la collaboration de
Réalisation

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......