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Abdel Fattah el-Sisi et le Pope Tawadros II inauguraient hier la nouvelle cathédrale orthodoxe de la Nativité, au Caire

Égypte : quelle stabilité possible ?

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Le président Al-Sissi inaugurait hier la nouvelle cathédrale copte d'Egypte, veille du premier Noël Copte sans attentat majeur contre la communauté depuis 2 ans. Pour son second mandat, le maréchal veut se présenter comme garant de la sécurité et de l'inclusion égyptienne : avec quelle réussite ?

Abdel Fattah el-Sisi et le Pope Tawadros II inauguraient hier la nouvelle cathédrale orthodoxe de la Nativité, au Caire
Abdel Fattah el-Sisi et le Pope Tawadros II inauguraient hier la nouvelle cathédrale orthodoxe de la Nativité, au Caire Crédits : AHMED ABDELFATTAH / DPA / DPA PICTURE-ALLIANCE - AFP

L'inauguration conjointe hier par le Président égyptien de la nouvelle cathédrale de la Nativité et de la grande Mosquée, est à la fois un symbole, et un programme : situés dans la ville nouvelle en construction à 45 km du Caire, les deux édifices doivent concrétiser selon Abdel Fattah al-Sissi un "moment important de son histoire", la "coexistence" et "l'unité" retrouvées du peuple égyptien. 

Depuis deux ans, on voit qu'en Egypte l’État Islamique cible particulièrement les chrétiens, avec un certain nombre d'attentats [cf. notre infographie en bas de cette page]. Des attaques qui sont assez violentes. Et le régime égyptien est engagé dans une répression très forte, à l'égard des Frères Musulmans, mais également de tous types de positions, religieuses ou non.   Baudouin Long, chercheur 

Les attaques récurrentes contre des églises lors des fêtes religieuses chrétiennes ces dernières années et la permanence des discriminations envers les coptes malgré des lois plus favorables en 2016 ont nourri l'inquiétude et la colère de la minorité égyptienne de 10 millions d'habitants (sur environ 100 millions). Le président Sissi doit éviter que ce mécontentement ne se tourne en défiance, alors que les coptes avaient été une force non négligeable dans la légitimation de la destitution du président Morsi. 

Ce premier Noël sans victimes parmi les fidèles coptes est donc un point marqué de la part du Président qui peut se présenter comme garant de la sécurité et de la liberté religieuse, alors que ces dernières semaines les attaques contre les coptes se multiplient notamment dans la province de Minya à 250 km au Sud du Caire. 7 pèlerins chrétiens avaient été tués dans le mitraillage de leur bus en novembre dernier, en décembre, un policier en faction devant un église a abattu deux coptes en décembre. La presse égyptienne est restée discrète quant à ce second événement. Un démineur a aussi été tué samedi soir par une bombe lors d'une opération dans une église au Caire ; cette fois le Président Sissi a salué l'officier tombé en "martyr". 

La question du Sinaï ne sera pas réglée tant qu'il n'y aura pas une véritable intégration de la population locale bédouine dans le développement économique du désert.       Baudouin Long, chercheur

Au-delà de la situation des coptes et de la fragile stabilité de Noël, l'enjeu sécuritaire primordial pour le président Sissi est aussi celui du jihadisme : la mort de 3 touristes vietnamiens et de leur chauffeur dans l'explosion de leur bus à Gizeh en décembre est venue relancer les inquiétudes sur la fréquentation touristique, un des piliers de l'économie égyptienne. 

Et au-delà de Gizeh, la situation dans le Sinaï, fief du groupe affilié à l'EI Ansar Beit al-Maqdis, reste préoccupante : le black out médiatique imposé par l'armée rend invérifiable ses annonces sporadiques de dizaines de jihadistes tués (500 depuis l'opération "Sinaï 2018"), mais les rapports sur une intervention israélienne durable font peser des doutes sur la capacité militaire de l'Egypte à y faire face. L'idée d'une coopération militaire renforcée entre les deux pays est également gênante pour le pouvoir qui doit ménager un sentiment pro-palestinien fort parmi la population. 

Outre les aspects militaires, avec l'instabilité du Sinaï se pose aussi la question du développement économique du pays : la région voit coexister une situation de guerre et deux "poumons économiques" du pays à Suez et sur les stations balnéaires de la Mer Rouge. Faute d'avoir pu s'allier les populations bédouines, le pouvoir égyptien (bien avant al-Sissi) a laissé la région dans une relative déshérence qui pèse sur le développement du pays (et ses engagements diplomatiques). 

Les estimations de croissance à 3,5% pourraient faire rêver, s'il n'y avait les chiffres de la croissance démographique galopante. Les derniers chiffres donnent 3,5 enfants par femme, ce qui est énorme, pour une population qui est déjà presque à 100 millions d'habitants !           Baudouin Long, chercheur

Le redressement économique reste la partie la plus délicate à négocier pour le président : à la fois libéral par pragmatisme, et doit aussi composer avec les pré-bandes de l'armée. Son programme financièrement très ambitieux n'est pas encore financé, et les retombées tardent à venir (élargissement du Canal de Suez en 2015) ; pire, pour la population, le chômage s'est un peu réduit mais la pauvreté augmente : elle attendrait 35 % de la population, plus qu'en 2010, juste avant la chute d'Hosni Moubarak.   

Dans cette interview sur CBS, ce qui est gênant c'est qu'elle puisse être écoutée et diffusée en Egypte. Il y a eu des pressions sur des médias locaux pour éviter qu'ils ne la commentent ou la diffusent. Le plus embarrassant reste la question d’Israël, qui reste un tabou dans le pays, malgré la paix signée en 1979 : il y a une sorte de paix froide qui s'est installée. Les autorités égyptiennes font à la fois œuvre de propagande anti-israélienne très récurrente, mais coopèrent sur le front sécuritaire au Sinaï, qui est en conflit depuis 2013, La dernière opération faisait suite à un attentat de l’État Islamique contre une mosquée soufi, qui a fait plus de 300 victimes...              Baudouin Long, chercheur

Localisation des principales attaques contre des coptes en Egypte depuis 2011
Localisation des principales attaques contre des coptes en Egypte depuis 2011 Crédits : SABRINA BLANCHARD, THOMAS SAINT-CRICQ, JEAN MICHEL CORNU, SELIM CHTAYTI - AFP
Intervenants
  • chercheur, spécialiste de la vie politique en Egypte
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