LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

Agnès Heller, philosophe hongroise

5 min
À retrouver dans l'émission

Agnès Heller était l’invitée hier soir du Collège international de philosophie, invitée d’honneur mais pas pour un dernier livre ni l’introduction d’un colloque savant. Agnès Heller était à Paris pour une chose plus grave.

Pour recevoir le soutien de philosophes européens et d’un public averti, au rendez-vous. Car elle est, dans son propre pays, la Hongrie, victime d’une campagne de dénigrement. Elle a été taxée de « philosophe libérale », traduisez dans la bouche de ce pouvoir d’ « intellectuelle d’opposition » ou « diabolique » ou même « antipatriotique », avec un léger sous-entendu antisémite.

En un mot, cette dame de 81 ans, universitaire de renom, est l’ennemie du nouveau gouvernement de Victor Orban. La cabale la désigne comme principale responsable mais le procès intenté aux intellectuels est plus large. Six philosophes sont ciblés, choisis parce qu’ils constituent le panel idéal pour criminaliser tous ceux qui mettent en cause la politique du gouvernement. On les accuse d’avoir détournée 2 millions d’euros ils sont surtout désignés à la vindicte pour avoir dénoncé (notamment) les lois contre les médias, lois scélérates, qui ont valu à la Hongrie les réprimandes de Bruxelles. Et qui depuis, d’ailleurs, ont été en partie amendées.

Sa surprise devant cette attaque, Agnès Heller n’en fait pas mystère : « Pendant des années, écrivait-elle dans un article traduit par Le Monde , j’ai cru que la philosophie était devenue une discipline universitaire comme les autres, une profession préoccupée par son propre passé et la muséification de son histoire, n’intéressant que ses représentants. »

Eh bien, non, trois journaux et trois chaînes de télévision, fers de lance de l’attaque, vraiment, s’il fallait prouver que la philosophie est vivante, au moins aux yeux d’un pouvoir en pleine dérive autoritaire, la démonstration est sans appel.

Dans le même article, Agnès Heller poursuit : « Nous assistons à un Kulturkampf, à une offensive du pouvoir contre les intellectuels. La plupart des personnalités importantes de l’élite culturelle ont été « éliminées ». C’est le cas, par exemple, du directeur artistique et chef d’orchestre de l’Opéra de Budapest Adam Fischer, mondialement connu, ou encore du directeur du Ballet, ainsi que d’un grand nombre de directeurs de théâtres, de rédacteurs de télévision, de présentateurs d’émissions, de commentateurs d’actualités, de journalistes. Et c’est dans ce cadre, termine-t-elle, que s’inscrit l’attaque contre les philosophes. »

Alors peut-on ne pas dresser le parallèle avec la période où la Hongrie était encore une « démocratie populaire » ?

Le parallèle, au moins du point de vue très subjectif d’Agnès Heller, saute aux yeux : élève d’une grande figure du marxisme, György Lukács, elle réussit le tour de force d’être deux fois exclue du Parti communiste, une première fois deux ans après y être entrée, pour avoir contesté le principe du centralisme démocratique. Une deuxième fois, en 1956, pour avoir participé aux événements. Elle contribua ensuite à la création de « l’école de Budapest », qui s’employait à réinterpréter le marxisme, mais comme tous les autres membres, elle fut victime de persécutions politiques dans les années 1970. C’est alors qu’elle accepta d’occuper, à New-York, la chaire d’Hannah Arendt.

Tout ça pour dire, de manière détournée, que les positions d’Agnès Heller sont aujourd’hui tout ce qu’il y a de plus social-démocrate. Et c’est par une curieuse ligne de force qu’elle se retrouve, maintenant comme hier, trop « libérale », trop amoureuse des libertés, pour être appréciée du pouvoir.

Nous voilà donc en face de cette philosophe et ses condisciples qu’il faut soutenir, par principe, mais aussi en face de cette Europe qui tolère que sa présidence soit assurée par un pays qui accable sans raison ses intellectuels. Cela porte à s’inquiéter d’un phénomène neuf, écrit le Collège international de philosophie, un phénomène neuf : « l’apparition en Europe de régimes nationalistes dont les pratiques gouvernementales concilient, via quelques aménagements techniques, le respect des normes de l’Union et la chasse à tout ce qui, dans la société, entend se soustraire au consensus obligé, à commencer par la liberté d’expression et de recherche. »

Ne regardons pas cette Europe orientale avec trop de condescendance ou d’indulgence. N’oublions pas, rappelle le Collège, que « depuis le siècle des Lumières, une part du sens et du destin de l’Europe se joue dans le sort réservé à la Mitteuleuropa » .

Je signale que pour ceux qui lisent l’allemand, qu’Habermas a écrit une lettre de soutien : « Protégeons les philosophes ».

L'équipe
Production
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......