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Apologie du carnivore

5 min
À retrouver dans l'émission

La viande ! Hommage à l'amateur de bonne chère que nous recevons ce matin, et plongée, véritable plongée, dans le monde des idées, car contre toute attente, vous vous en êtes aperçus : depuis la parution du livre de Jonathan S. Foer, la réflexion ne faiblit pas. Un trimestre entier de parutions et je ne parle de recettes de cuisine mais de véritables enquêtes philosophiques ou sociologiques sur le sujet. C'est un fait : il devient de plus en plus difficile de manger de la viande en toute innocence, chaque jour il est plus urgent d'avoir une position : pour ou contre l’absorption d'alimentation carnée ?

L'ouvrage de Jonathan S. Foer retraçait les conditions épouvantables de l'abattage des animaux, un essai tout entier dédié à dénoncer la production industrielle de la viande. Depuis parmi les signatures qui comptent, signalons la parution des Confessions d'une mangeuse de viande de la juriste Marcela Jacub qui raconte sa brusque conversion au végétarisme. Pour un argentine, ce n'est pas une mince affaire !

Je vais m'attarder plus longtemps ce matin sur un ouvrage qui apparemment prend le contrepied de la nouvelle tendance, et qui a pour titre Apologie du carnivore . D'abord parce que c'est le jeu, le débat est la dimension la plus excitante de la vie des idées, mais aussi parce que tout simplement l'auteur, Dominique Lestel a déjà signé précédemment un livre qui m'avait enthousiasmée.

Je l'ai déjà dit à ce micro, il y a du plaisir dans les idées, le plaisir de la révélation par exemple. C'est bien l'effet que m'avait fait la lecture de L'Animal singulier, ouvrage qui date déjà de 2004. Dominique Lestel, philosophe et éthologue, nous invitait à essayer de penser et de sentir la singularité de chaque être animal. Un chien n'est pas la réplique exacte d'un autre chien, chaque hamster a son tempérament, et c'est fable que de croire qu'un cheval est le décalque d'une autre monture précédemment empruntée. Le livre est une invitation, imparable, à prendre au sérieux les propos des propriétaires de chats sur les traits de caractère de leur protégé. Oui, chaque animal est singulier.

Vous trouvez peut-être ça évident, pour moi, qui ai, je le confesse, un rapport assez lointain avec le monde animal, ça a été un bouleversement. Parfois je me prends à rêver sur les traits spécifiques d'une vache : qu'a-t-elle en propre que sa voisine n'a pas ? Quel mystère que la nature !

Eh puis, régulièrement en regardant mon poisson rouge, j'essaie de me concentrer sur sa singularité : il n'est pas tout à fait le même que l'ancien ni tout à fait le même que le prochain...Non ca paraît idiot mais ça me plonge toujours dans un certain ravissement perplexe...

Alors j'en reviens à ce nouvel ouvrage de Dominique Lestel. Que j'ai ouvert avec gourmandise, étant moi-même plutôt une carnivore, donc plutôt coupable par les temps qui courent...Et soulagement, on apprend dès les premières pages qu'il existe une tradition intellectuelle qui marie l'alimentation carnée et la défense de l'animal et de la nature. C'est dans cet espace intellectuel, peu connu en France, que Dominique Lestel nous dit situer son livre.

Venons-en à sa thèse : le carnivore est plus proche de l'animal que beaucoup de végétariens. Pourquoi ? Parce qu'il assume sa condition animale pleinement (et même métaboliquement).

Les végétariens ont plus d'un paradoxe dans leur sac, fait remarquer Dominique Lestel. Alors qu'ils prétendent à l'égale dignité des espèces animales, ils demandent à l'homme de faire ce qu'ils n'exigent pas aux autres espèces : renoncer à la poursuite de ses intérêts et de son plaisir, renoncer à la viande. En cela eux qui dénoncent la hiérarchie implicite que nous opérons entre l'homme et les autres animaux, eux qui s'affirment « anti-spécistes », comme on est anti-raciste, sont les premiers à considérer qu'il y a une différence de taille. Ils sont beaucoup plus proches qu'ils ne le pensent des humanistes, leurs ennemis déclarés, parce qu'ils dessinent une barrière ontologique fondamentale entre l'homme et l'animal.

L'homme serait le seul animal carnivore qui devrait se placer au-dessus de sa condition animale en n'en assumant pas l'une des caractéristiques centrales : la prédation.

Et puis, la nature, rappelle Dominique Lestel, n'est qu'un immense champ de bataille, une étendue de conflits d'intérêts. En quoi, pourquoi, l'intérêt d'une proie à ne pas être mangée serait-il supérieur à celui du prédateur de la manger ? En quoi l'intérêt culturel d'un peuple comme les Inuits (gros amateurs de viande) est-il inférieur à l'intérêt biologique d'un phoque à ne pas être mangé ? La cruauté, après tout, est la condition de ce bas-monde. Et finalement, manger un animal revient à partager ce fardeau de l'animalité avec les tous autres êtres vivants.

De tout cela, Lestel tire une éthique du carnivore, du carnivore qui reconnaît qu'il n'est rien sans les animaux, qu'il se construit sur eux et à partie d'eux, comme eux-mêmes le font. Une éthique de la dépendance partagée, qui repose hélas, il va falloir se faire une raison, sur une consommation beaucoup plus raisonnée. Car le carnivore contemporain, le carnivore philosophe du 21ème siècle, n'a d'autres choix que la restriction de sa consommation sauf à ruiner sa posture en acceptant les conditions industrielles de l’élevage et de l'abattage de la viande. A bon mangeur, salut !

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