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Avons-nous tiré des leçons des catastrophes ?

4 min
À retrouver dans l'émission

« Pire que prévue », la situation à Fukushima serait beaucoup plus grave que Tepco et l'agence de sécurité nucléaire japonaise ne l'ont laissé paraître », voilà où on en est : on le sait maintenant, le cœur des réacteurs 1, 2 et 3 de la centrale avait fondu quelques heures seulement après le tsunami.

Pour certains ce n'est pas une surprise, pour Sophia Majnoni, chargée de campagne nucléaire pour Greenpeace France, l’ampleur de la catastrophe était prévisible. "Tepco n’a simplement pas voulu dire la vérité en étant sous les feux des médias", explique-t-elle.

Il faut dire qu'en effet, les dernières informations qui confirment tout de même le scénario du pire sont passées sous silence. Le site Arrêt sur images le souligne à juste titre. Les journaux papiers n'ont quasiment pas repris la nouvelle. Ni les grands journaux télévisés.

Pourquoi donc, alors que chaque micro- information était commentée avec ardeur et patience les semaines qui ont suivi le tsunami ?

Peut-être parce que tout simplement, tout continue comme avant... Somme toute l'explosion n'a rien changé.

C'est peut-être ça le plus curieux d'ailleurs : après chaque catastrophe, nous en sommes certains, tout va changer. La catastrophe ne peut être que la fin d'un monde.

Ne vous êtes-vous pas surpris à penser, en 2008, après les semaines folles du crack boursier entraîné par la crise des subprime s, que rien ne serait plus comme avant ? Que le monde allait changer de bases ?

Ne pensiez-vous pas exactement la même chose, il y a encore six semaines, au lendemain de Fukushima ? Que cet accident signerait la fin du nucléaire ?

Nous en étions certains : des leçons allaient être tirées..

Et puis, non, finalement, ça continue comme avant.

J'ai découvert sur le site de la vie des idées, laviedesidees.fr , cette magnifique citation de Walter Benjamin tirée de son Charles Baudelaire , « il faut fonder le concept de progrès sur l'idée de catastrophe. Que les choses continuent comme avant, voilà la catastrophe. »

Oui, mais après tout, pourquoi les catastrophes qui s'enchainent engendrent-elles de grandes espérances ? C'est le point de départ d'un article étonnant et très intéressant de Jean-Baptiste Fressoz, historien des sciences.

Cette idée que les choses ne peuvent continuer comme avant nous nous vient certainement d'un réflexe millénariste, mais elle est aussi martelée par la vulgate de la théorie de la post-modernité.

La vulgate nous dit en gros : il fut un temps où nous étions confiants dans l'avenir, attachés au progrès, inconscients des risques qui y sont attachés, un âge industriel et heureux, technophile et béat. Et puis sont arrivées les catastrophes qui nous ont mis face à nous-mêmes, face à notre responsabilité. Elles représentent une immense rupture historique, c'est par elles, à cause ou grâce à elles, que nous sommes sortis de notre croyance aveugle dans le progrès.

Car toujours selon les post-modernes, qui réfléchissent à ces questions dès les années 80, les catastrophes nous ont conduits à interroger notre propre dynamique, elle nous ont obligés à un regard réflexif sur ce que nous avions fait. La société réflexive. La réflexivité, c'est le trait de caractère qui signe notre époque. L'innocence est à jamais perdue. L'incertitude est partout. Et la reconstruction du politique sur d'autres bases obligatoire car il nous faut des institutions à même de gérer le risque, sa production, et sa répartition.

Sauf qu'un quart de siècle a passé et rien de cette refondation politique n'est advenu.

C'est le moment d'interroger ce grand récit, écrit Jean-Baptiste Fressoz, ce grand récit finalement optimiste, puisque si on le suit, la catastrophe nous a dessillés et la lumière est devant nous.

Eh bien, c'est peut-être à cela qu'il faut renoncer. Au fond, avons-nous jamais cessé de croire au progrès, nous les prétendument post-modernes ?

Voilà l'idée la plus intéressante : la notion de progrès a perdu du lustre, certainement, mais pas parce qu'elle s'est abîmée dans la répétition des crises et catastrophes, mais tout bonnement parce qu'elle n'a plus d'ennemi. Le progrès n'a plus d'ennemi...

Nos sociétés fétichisent comme jamais auparavant l'innovation qui est au cœur des programmes de gauche comme de droite. Elle est devenue le graal de l'avenir, de la sortie de crise, de la prospérité retrouvée. Les forces économiques et financières pèsent chaque année davantage sur la production du savoir, et elles sont par nature foncièrement hostiles à tout principe de précaution.

Voilà, voilà pourquoi il ne faudrait pas s'étonner que tout continue toujours comme avant.

« Ce qu'enterre réellement la catastrophe de Fukushima, écrit JB fressoz, c'est bien le songe post-moderne d'une société enfin devenue réflexive ».

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