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Existe-t-il une culture de la pauvreté ?

4 min
À retrouver dans l'émission

Le thème de la « culture de la pauvreté » nous emmène au cœur d'une vraie controverse scientifique qui a des implications très politiques. Un article consacré entièrement au sujet est accessible sur le site de la Vie des idées .

La culture de la pauvreté : qu'est-ce que c’est ? Non, ça ne signifie pas que les pauvres auraient une culture spécifique, au sens d'une culture qu'ils pourraient revendiquer, par exemple.

C'est la « culture » au sens où les anthropologues emploient ce mot, comme un ensemble de normes, de croyances et de pratiques qui distingue un groupe d'un autre.

Alors y a-t-il une façon d'agir, de se comporter, de se percevoir, qui serait modelée à la fois par le dénuement et l'exclusion et qui pourrait amener à parler d'une « culture de la pauvreté » ?

C'est une hypothèse qui a été faite : dans certaines circonstances, par exemple dans les bidonvilles ou les centres urbains désaffectés, les pauvres adopteraient un ensemble de valeurs et d'attitudes ils se les transmettraient, de père en fils ; il aurait donc bien quelque chose comme une « culture ».

C’est l’anthropologue américain Oscar Lewis qui en donne le cadre théorique dans les années 60. Ce que fait émerger Oscar Lewis, c'est l'image d'une culture en miettes faite de lambeaux de tradition et surtout de beaucoup de résignation : les pauvres n’ayant que peu d’opportunités, rabattent leurs aspirations. Ils montrent par ailleurs, selon sa thèse, une propension à l'errance, à l'alcoolisme et à la violence domestique.

A leur suite les enfants s'approprient ces expériences de vie ; bien entendu – on comprend la logique- ce lourd héritage leur interdit de profiter d'une éventuelle amélioration de leur condition.

« Lorsque les enfants des taudis ont atteint l'âge de six ou sept ans, écrit Oscar Lewis, ils ont en général assimilé les valeurs fondamentales et les habitudes de leur subculture et ne sont pas psychologiquement équipés pour profiter pleinement de l'évolution ou des progrès susceptibles de se produire durant leur vie. »

La thèse d'Oscar Lewis a connu, sur le coup, un succès mondial ; elle est apparue immédiatement comme une clef de lecture pour comprendre le « sur-place » de certaines populations pauvres et ségréguées auxquelles était en butte l'Etat américain.

N'oublions pas que les années 60-70 marquent les débuts aux États-Unis de la dégradation profonde des ghettos noirs.

L'affirmation qu'il existe une « culture de la pauvreté » tombe à pic : elle permet de stigmatiser la famille noire sans avoir l'air d'y toucher, sans laisser percevoir la moindre trace de racisme ; elle fait aussi incomber la responsabilité de leur situation aux habitants des ghettos eux-mêmes puisque ce sont eux qui ont incorporé des attitudes qui les éloignent du marché du travail et de toute forme d'intégration sociale. Et surtout, elle justifie l'absence de politique tentant de régler le problème puisque même si une telle politique était mise en place elle ne serait pas suivie par les pauvres.

Bref, c'est la panacée pour les conservateurs, ceux-là même qui arrivent au pouvoir au début des années 80 avec l'élection de Reagan.

On s'en doute cette récupération par la rhétorique réactionnaire va plomber par la suite durablement les thèses d'Oscar Lewis. Les progressistes, d'Amérique et d'Europe, refusent en bloc l'idée qu'une « culture » expliquerait l'ancrage et le maintien dans la pauvreté. Cela revient tout simplement à blâmer celui qui est déjà la victime, font-ils remarquer, cela revient à ajouter de l'injustice à l'injustice. L'incapacité des populations défavorisées à rejoindre le lot commun n'est pas dû à des comportements déviants (délinquance ou alcoolisme) ; ces comportements ne sont que le résultat d'un ostracisme subi par les plus pauvres ; bref, ce qui est la cause pour certains, est la conséquence pour d'autres.

Donc on reprend : il n'y a pas de culture de la misère. Fin de l’histoire ? Eh bien, non, la vie des idées, ce sont de perpétuels mouvements de balancier… : alors qu'on croyait avoir définitivement enterré Oscar Lewis, le voilà qui réapparaît dans le monde académique, aux États-Unis et en Europe. Ainsi, dans l'ouvrage qui a suscité la polémique de la rentrée, celui d'Hugues Lagrange, on trouve des reprises explicites de la « culture de la pauvreté ». Hugues Lagrange s'en explique, trouvant qu'on a considéré l'œuvre de Lewis avec un trop grand dédain. Il y a bien, à ses yeux, une dimension culturelle dans la dérive des cités sensibles.

Au delà du débat qui a été mené amplement sur le livre d'Hugues Lagrange, comment expliquer ce retour en grâce ? Faut-il le prendre comme un symptôme ? Est-il possible qu'il prépare le retour d'une rhétorique réactionnaire ? On ne peut s'empêcher de penser que ces thèses seront reprises - et reprises pour appuyer une politique qui verra dans l'étrangeté de l'étranger le principal problème.

Véronique de Rudder sociologue au CNRS, le redit clairement : l’espoir de trouver dans les “pratiques culturelles” des plus pauvres, la source de leur malheur est ancien et il est sans cesse résurgent. Car il est bien difficile de « renoncer à l’avantage matériel et moral qu'il y a à s’exonérer de toute responsabilité dans l’extravagante inégalité, en termes de “chances de vie”, qui frappe certains de nos contemporains... »

Après tout, elle voit juste : c'est si confortable de se déclarer “désolé” de “devoir constater” que la culture des pauvres les maintient dans la pauvreté, celle des délinquants dans la délinquance, celle des Africains dans leur africanité, celle des Roms dans leur romanité…c'est si confortable de mettre les inégalités sociales sur le compte de différences culturelles : nos gouvernants sauront-ils y échapper ?

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