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Fanny Raoul, les femmes et la révolution

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« Je dis même que la réforme d’un peuple doit commencer par les femmes, et que le législateur n’aura fait rien d’utile et de permanent, s’il ne les rend garants de la constitution nouvelle »

Ce n’est ni une tunisienne, ni une égyptienne, qui a écrit cela. Cette déclaration a exactement 210 ans. Elle est extraite du texte d’une jeune femme issue de la Révolution Française, Fanny Raoul. Pour réformer un peuple, il faut commencer par rendre les femmes garantes de la Constitution, c’est-à-dire en faire des citoyennes à part entière. Qu’elles participent pleinement à la vie politique, voilà ce que réclame la jeune Bretonne, Fanny Raoul, à son arrivée à Paris en 1801.

Ce brûlot féministe est son premier texte qui augure une œuvre littéraire tombée dans l’oubli. Commencer sa carrière d’écrivain, à 30 ans, par un pamphlet : il fallait qu’il y ait beaucoup de colère et de révolte. Et il y en a dans cet écrit qui séduit d’abord par son audace.

Il a tout d’un météore, ce texte, souligne la philosophe Geneviève Fraisse, qui en assure la préface. En effet, il est lancé dans l'espace public, publié en dehors de toute polémique, parce que décidément, Fanny Raoul le ressent au plus profond d’elle-même, on ne peut plus continuer avec ce statut inférieur.

Et si ses propos résonnent encore, alors que nous sommes pleinement des citoyennes, c’est pour la force de leur intransigeance.

Et ce qui touche quand on lit ces quelques pages, c’est que pour des milliers de femmes en mouvement, en Egypte et en Tunisie, la même question se pose : comment lier intimement la constitution d’une nouvelle société politique au sort réservé aux femmes.

S’ajoute à cette modernité l’admiration qu’on éprouve devant cette belle pensée des Lumières qui s’expose là, et qui conduit Fanny Raoul à une intuition fulgurante : l’inégalité des sexes doit se penser à l’aune de toutes les autres dominations. Pour notre pamphlétaire c’est une évidence : il a une équivalence entre le sort des femmes et celui des esclaves Noirs, la domination. Cette vérité relève d’une lucidité proche de notre sensibilité.

On décèle une véritable pensée de l’émancipation à l’oeuvre. Ecoutez ces quelques lignes « une chose extraordinaire (…) serait de voir les hommes, toujours en contradiction avec eux-mêmes, établir des règles générales qui cessent de l’être par les nombreuses exceptions qu’on y fait des lois auxquelles on déroge lorsqu’il s’agit de certains individus différant de certains autres par la forme ou par la couleur. »

On ne saurait mieux dire. Voilà qui justifie que ce texte soit ressorti des placards.

Vous avez sans doute remarqué l’effort de petites maisons d’éditions pour republier des écrits anciens. C’est d’ailleurs une heureuse mode.

Ces maisons, militantes, font le choix de rendre accessibles des textes anarchistes, des journaux de bord du 19ème siècle, des commentaires des Journées de 48 par des contemporains, l’intégrale de Proudhon, etc…il y aurait des tas d’exemples.

Comme si nous avions besoin de nous replonger dans ce siècle, révolutionnaire, pendant lequel s’est affermi le socle idéologique de la République française. Comme si ces textes contenaient la clef de quelque chose, on ne sait pas bien de quoi. Peut-être sommes-nous à la recherche d’un aiguillage raté, d’un chemin praticable que l’Histoire n’aurait pas emprunté.

Fanny Raoul est à reprendre dans cet esprit-là, et d’abord pour sa leçon de radicalité.

Et puis juste pour sa belle introduction où elle expose sa croyance dans la force des idées. « Une idée utile, écrit-elle, est rarement perdue elle tombe toujours dans quelques esprits féconds où elle fermente en silence et se développe tôt ou tard. Voilà l’encouragement des philosophes véritables leurs écrits peuvent être mal accueillis par une foule frivole qui ne peut s’élancer au-delà de l’intérêt présent et immédiat mais n’eussent-ils produit leur effet que sur un seul lecteur, leur succès est certain, parce qu’il y aura d’autres siècles après le leur. »

Fanny Raoul, aux éditions Le passager clandestin .

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