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Faut-il aimer les briseurs de machines ?

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Faut-il aimer les briseurs de machines ?

Vous n’en avez pas la moindre idée ? Alors, petit retour ce matin sur le luddisme pour essayer de répondre à la question.

Imaginez-vous en Angleterre, en 1811 il y a exactement deux siècles. La campagne est verte et belle comme il se doit. Le pays fait face avec héroïsme (of course ) au blocus napoléonien. L’année est dure, la récolte mauvaise, faute de demandes, les prix des biens manufacturés baissent.

C’est précisément à ce moment-là qu’éclatent dans les villages des Midlands, le Nord-Ouest du pays, des révoltes. Bris systématiques des machines à tricoter, voilà ce qui les caractérisent, elles se répètent et se propagent. En soi, rien de très étonnant : on signale des destructions de machines durant tout le 18ème siècle. Mais cette fois, de manière très singulière, les actions sont précédées de lettres de menaces, toutes signées d’un certain roi Ludd, ou général Ludd de l’armée des justiciers. Ce roi Ludd somme le bonnetier de renoncer à ses machines c’est ça ou leur destruction.

Qui fut ce mystérieux Ludd ? A-t-il seulement existé ? Quelles étaient les troupes de cette armée des justiciers ? On ne le saura jamais. Mais dans les rapports de police dépêchée sur place, on s’empresse de noter que « tout membre de la classe inférieure ou presque, en ville comme à la campagne, est de leur côté ». La grande popularité des luddites ne les empêchera pas d’être écrasés dans le sang en 1813 l’exécution de 17 ouvriers à York parvient à stopper la contagion ; les luddites sont vaincus, ils sont condamnés à mort ou déportés en Australie, mais ils emportent avec eux le secret de leur organisation que jamais le gouvernement anglais ne sera parvenu à percer.

Enigmatiques, ils le furent sous plusieurs aspects – et d’ailleurs : pourquoi s’en sont-ils pris à leurs machines ? Elles n’étaient pas nouvelles, et l’on s’accorde plutôt à dire que la mécanisation du textile était en marche depuis plusieurs décennies.

Il y a eu, bien sûr, toutes sortes d’interprétations du luddisme par les historiens. La fureur du roi Ludd aurait été motivée par la baisse des prix, conséquence du blocus. Pour d’autres elle s’expliquerait également par la baisse de la qualité des produits qu’induisaient les machines et que les ouvriers vivaient comme une insulte à leur savoir-faire. D’autres encore pensent que la nouvelle organisation du travail autour des machines a été l’occasion de renégocier à la baisse les droits acquis par les tricoteurs…

J’en reviens à ma question : faut-il aimer les briseurs de machines ?

Pendant très longtemps, ils ont eu mauvaise réputation, les luddites: se faire traiter de luddite, c’était comme se faire traiter d’obscurantiste. Leur mouvement avait démontré l’inanité d’une opposition au progrès technologique. C’était même un cas d’école : il était l’expression d’un conservatisme stérile typique du monde ouvrier.

Mais ce que montre très bien le livre passionnant de Nicolas Chevassus-au-Louis, c’est qu’on est totalement revenu de cette interprétation : les luddites n’étaient pas hostiles aux machines en tant que telles. Non, ce qu’ils contestaient avant tout, c’était le mode de relation sociale qui y était attachée et qui permettait un recul des droits acquis.

S’ils ont brisé les machines, ce n’est pas bêtement en pensant pouvoir revenir en arrière, mais simplement parce que c’était le mode d’action le plus efficace à leur disposition, le meilleur moyen de faire face à la détérioration de leur niveau de vie. D’ailleurs il serait faux de dire que leur mouvement fut stérile : à l’époque, ils sont parvenus à de vraies victoires ils ont obtenu des négociations qui leur furent favorables.

Un mouvement plutôt futé et efficace, c’est maintenant cette interprétation du luddisme qui s’est imposée chez les historiens. Une réinterprétation de l’histoire qui doit beaucoup au grand historien anglais Eric Hobsbawn.

Donc à la question, faut-il aimer les briseurs de machines ? Vous pouvez répondre « oui » sans passer pour un horrible obscurantiste. Enfin, méfiez-vous tout de même, tout le monde n’est pas au fait, ni forcément rangé à cette dernière interprétation.

Mais alors, pourquoi, au fond, vous parler de tout cela ce matin ? eh bien, figurez-vous qu’après une éclipse de presque deux siècles, voilà qu’on se réclame à nouveau du luddisme.

En France, par exemple. Le groupe Pièce et Main d’œuvres qui est né à Grenoble il y a une dizaine d’années, s’intéresse de près à l’héritage des luddites. Tout aussi secrets, ils dénoncent la convergence des programmes de recherche qui prétendent cerner le vivant, l’invasion des puces électroniques et la surveillance généralisée. Pour le dire comme eux, ils refusent la « dépossession machinique qu’implique le capitalisme mondialisée ».

Leurs méthodes sont radicales et donc contestées, à l’image du débat public sur les nanotechnologies qu’ils ont grandement obstrué. Un fait d’armes.

Alors, faut-il aimer les briseurs de débats ? Disons simplement que l’activisme de Pièces et Mains d’œuvres a au moins un mérite : il souligne l’absence dramatique de pensée sur les progrès techniques. Les choix technologiques engagent notre avenir, notre humanité ils sont hautement politiques.

Qui, aujourd’hui, dans l’arène publique, s’intéresse à la grande question du progrès sans fin de nos machines ?

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