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Faut-il postuler un "droit au roman" ?

5 min
À retrouver dans l'émission

Hier, a lieu la première audience du procès de l'écrivain Régis Jauffret. Régis Jauffret est assigné en justice pour s’être inspiré du meurtre du banquier Edouard Stern dans sa fiction intitulée Sévère et publiée en mars dernier; la famille de la victime réclame le retrait du livre pour «atteinte à la vie privée».

Et la question se repose, l'éternelle question, jusqu'où peut aller un romancier ? C'est elle qui fournit le point de départ du dossier du Monde des livres de vendredi dernier.

Regis Jauffret est-il allé trop loin ? A-t-il franchi la ligne jaune, celle à respecter, entre la fiction et le réel ? Il a dépeint l'idylle tragique telle que les éléments du procès l'ont retracée un banquier assassiné par sa maîtresse après des ébats à caractère sado-maso); il l'a fait en se s'éloignant à aucun moment des faits, si bien que les protagonistes et leur famille s'y sont parfaitement reconnus.

Cette histoire n'est pas la première du genre, chaque année ou presque depuis dix, douze, ans, un ou même deux romans se voient assigner en justice pour n'avoir pas respecté le droit à la vie privée.

Pourquoi donc chez le roman ce besoin incompressible à déborder sur le réel ?

C'est un genre boulimique : depuis Balzac, on devrait bien le savoir, tout de même : les ambitions du roman sont sans limites, elles ne seront donc jamais satisfaites, il lui faudra toujours plus.

L'écrivain américain Rick Moody ne dit pas autre chose dans le Monde de vendredi: « le roman a dévoré tout le reste, la moindre forme littéraire, de la poésie épique au récit historique, de la lettre d'amour au bulletin scolaire (...) pourquoi n'aurait-il pas aussi le droit de dévorer de vraies gens ? »

De toute façon, rappelle-t-il, les personnages sont forcément inspirés par d’êtres réels. Quand l'auteur imagine un être de fiction, il est fatalement inspiré par des gens qu'il a rencontrés et les expériences qu'il a vécues. Alors pourquoi s'embarrasser de tout ça ?

C'est que les gens en question n'ont pas toujours envie de se retrouver le héros d'un roman qui toujours, à leurs yeux, trahira leur pensée ou leur actes. Ou les montrera sous un jour dégradant, c'est ce que la famille Stern reproche à Régis Jauffret. Selon ce qui est écrit dans l’assignation en justice, l’écrivain dépeint Edouard Stern «de la manière la plus dégradante, la plus monstrueuse et la plus ignominieuse qui soit». Certes, il n’a pas donné de noms, mais il n’a pas caché qu’il s’inspirait de cette affaire. L’ouvrage constitue donc «une intrusion directe et intolérable» pour la famille. »

Pourtant Jauffret a pris soin de préciser dans son avant-propos que les personnages «sont imaginaires». Tout le monde sait qu'il a suivi le procès pour le Nouvel Obs, mais tout de même, il insiste : «Ne croyez pas que cette histoire est réelle, c’est moi qui l’ai inventée.»

Genette aurait appelé ça une « protestation de fictivité », désarçonnante, évidement, cette protestation : car pourquoi Jauffret dit-il que les personnages sont inventés alors qu'il a manifestement trouvé toute son inspiration dans l'histoire du banquier Stern ?

Première hypothèse : il se moque de nous, de ses lecteurs, c'est de l'ironie.

Deuxième hypothèse : ces lignes ont un sens pour lui.

Mais lequel ? Que veut-il dire au fond Jauffret ?

Il y a une piste à suivre à mon avis qui est la suivante : qui nous dit qu'une fois passée de l'autre côté, une fois absorbée par la littérature, la vérité qui s'exprime a encore un lien avec le monde réel ?

La littérature dit une vérité qui dans le monde réel n'existe jamais de manière aussi limpide, franche, et palpable. La littérature, c'est un travail sur le réel, et même quand ca ressemble étrangement au vrai monde, ce n'est jamais une copie, mais toujours une transformation, une transfiguration, une révélation.

Encore une fois, sur ces questions, c'est Christine Angot qui est le plus claire et la plus juste, Chrsitine Angot qui va beaucoup plus loin que Régis Jauffert puisqu'elle donne à ses personnages le nom de personnes existantes. « Chaque fois que j'ai pris un nom identique au nom social d'une personne, dit-elle, j'ai crée et travaillé un personnage jusqu'à ce qu'il dise la vérité. » Pas ce qu'il croit, lui, être sa vérité, mais ce qu'il représente malgré lui, ce dont il est porteur. La question est : quel homme sandwich est-il ?

Moi, je trouve ça très fort : demandez-vous quel homme ou femme sandwich vous êtes ? A quoi pourriez-vous ressembler sous la plume de Christine Angot ?

Et là vous comprenez qu'en effet ça n'a rien à voir avec vous, mais c'est vous tout de même.

C'est une de vos vérités qui est révélée.

C'est peut-être pour cela que la littérature est plus dure à supporter que la réalité parce qu'elle dévoile ce que l'on ne voit pas ou ne veut pas voir. C'est peut-être parce que le roman de Régis Jauffret est difficile à supporter que la famille Stern fait un procès. Car sinon, des détails scabreux de l'affaire Stern on savait déjà tout par les journaux.

Moi, je crois que la littérature est le seul lieu de vérité possible dit Angot. C'est beau, mais çe ne suffira pas à Régis Jauffret pour gagner son procès. Les juges sont-ils outillés pour comprendre et accepter que la fiction fonctionne comme un autobus à deux étages (pour reprendre ici une métaphore à Benjamin Harshav ) : au premier une réalité externe, historique, géographique, sociologique, au second un univers autonome des personnages qui sont des êtres de papier.

Ce n'est pas gagné donc. Et puis, Marc, rappelons puisque du FN il va être question ce matin que l'une des toute premières à se terminer devant un tribunal dans le genre de ce qui nous occupe aujourd'hui, c'est le livre de Mathieu Lindon qui s'intitulait Le procès de Jean-Marie le Pen . On était en 1998. Jean-Marie Le Pen avait obtenu la condamnation de l'auteur et de l'éditeur.

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