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Howard S. Becker et le contrôle des idées

4 min
À retrouver dans l'émission

Si ça continue comme ça, ce sont toutes les sciences sociales qui seront en danger. Si ca continue comme ça, les chercheurs ne seront plus que des spécialistes de relations publiques.

Finie l'audace. Finie l'intuition. On court vers l'académisme le plus stérile.

Ce cri d'alarme n'est pas celui d'un débutant, vous pouvez me croire. Le monsieur court vers ses 83 ans. C'est un très grand sociologue américain, Howard S. Becker, héritier de l'école de Chicago. Ce cri d'alarme nous parvient dans le dernier numéro du Monde Diplomatique ; c'est une longue tribune sur l'état de paralysie qui guette les institutions de recherches aux États-Unis.

On n'en voit ici en France que les prémices, mais la chose mérite en effet qu'on s'y arrête avant qu'elle nous submerge, comme toutes les modes universitaires.

La paralysie, donc, qui guette. Ou plutôt le conformisme. Mais dû à quoi ? Non, ce ne sont pas les effets retors des pressions économiques qui s'exercent sur les chercheurs que Becker a en tête et en ligne de mire.

L'ennemi aujourd'hui c'est la bienséance, devenue vertu universitaire la bienséance, qui sert de prétexte et qui est resservie sous le terme d'éthique. Ne pas déroger à l'éthique de la recherche, en particulier bien veiller à la « protection des sujets humains », voilà ce qu'on demande, avant toute chose, à un chercheur américain aujourd'hui.

Vous vous demandez le sens de tout cela ? Pourquoi faudrait-il protéger les "sujets humians" qu'on observe ?

En fait, c'est tout ce qu'il y a de plus sérieux. Le terme « protection des sujets humains » est issu de la recherche médicale, contexte dans lequel il est parfaitement justifié. Il convient de veiller à ce qu'un chercheur n'ait pas l'intention d'inoculer un virus pour la facilité de ses recherches sur le vaccin. Pour éviter ce type d'abus ou de scandales, toutes les universités et tous les centres de recherches américains disposent d'un comité composé de professeurs et de membres de l'administration, comité qui doit donner son accord avant toute recherche portant sur des sujets humains.

La dérive commence quand ces comités se mettent en tête d'évaluer également les recherches en sciences humaines et leur conformité aux procédures. Chaque chercheur qui observe des gens évoluant dans leur cadre de vie ou de travail doit théoriquement obtenir une autorisation écrite de chaque personne concernée, après lui avoir expliqué les risques possibles de cette observation. Autant dire que Howard S. Becker n'aurait pas pu faire la moitié de son œuvre si ces procédures avaient existé, lui qui a travaillé sur les outsiders, entendez les déviants de tous ordres, toxicomanes, homosexuels, et musiciens de jazz !

Voilà sans doute ce qui explique qu'il ait pris la plume pour s'inquiéter de cette paperasserie absurde. Mais comme il est un analyste fin du monde tel qu'il tourne, Becker explique que ces procédures ont une utilité qu'il faut chercher dans l'intérêt bien compris des universités.

Car que cherchent les institutions académiques ? A obtenir des financements de recherche vitaux pour leur bon fonctionnement à éviter les scandales à ne pas contrarier une personne ou une institution qu'elle ne veulent pas se mettre à dos à donner une bonne image d'elle-même et de leurs dirigeants. Bref, leur rêve le plus cher est simple : contrôler le travail de leurs chercheurs !

Ce à quoi elles parviennent finalement avec ces instances qui ne s'intéressent prétendument qu'à l'éthique, mais qui ont tout loisir de refuser sous un prétexte ou un autre un sujet qui leur paraîtra sensible.

Avec des conséquences ravageuses : la naissance d'une culture du conformisme au sein même de l'Université, pourtant garante – surtout aux Etats-Unis - de la liberté de penser, de l'inventivité, de l'audace. Pour surmonter ces obstacles, les étudiants ont tout intérêt à rechercher des sujets types, sans relief et sans risque... « privés de la possibilité d'explorer des idées que l'establishment académique peut trouver étranges ou suspectes, empêchés de se tromper en innovant, ils vont devenir de simples experts en relations publiques. »

Mais n'allez pas croire que ce portrait du sociologue en jeune homme rangé ne décrit que la situation américaine. En France y compris, les chercheurs en sciences sociales commencent à s'interroger sur les obstacles qui pèsent sur leurs enquêtes. Enquêter : de quel droit ? C'est le titre d'un livre collectif paru il y a quelques mois aux Editions du croquant.

Et la perspective de voir arriver ici ces comités d'éthique n'est pas le moindre de leur souci. Le contrôle sur le monde des idées est décidément, toujours et partout, un véritable enjeu.

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