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Images d'Apocalypse

3 min
À retrouver dans l'émission

« Les Japonais sont un peuple qui vit avec l'Apocalypse », déclare Jean-Marie Bouissou. Tous les spécialistes, comme lui, de la culture populaire japonaise, films et mangas, disent la même chose. Qu'ils ont une impression de déjà-vu.

Il faut regarder le petit montage, fort bien fait, sur Libé-labo.fr pour en être parfaitement convaincu : le thème de la catastrophe est omniprésent dans la fiction japonaise depuis la Seconde Guerre mondiale.

Et les images se ressemblent... Elles sont si proches, réel, fiction, que c'en est troublant. La vague, la boue, l'explosion, on retrouve la préfiguration de tous ces thèmes. Quant aux mangas, ils ont déjà dessiné le séisme, nous assurent les amateurs.

Mais au delà de cette inquiétante familiarité, que dire sur les images qui nourrissent les éditions spéciales des JT ou illustrent les journaux ?

...que le chaos qu'elles saisissent défie l'entendement ? Certes, c'est évident, mais encore ? Que ces petites fumées qui s'échappent des centrales sont bien en deçà de l'imaginaire d'une explosion nucléaire ? C'est mon sentiment.

Mais comment aller plus loin, comment interroger les principes et présupposés qui ont présidé à leur sélection ? C'est ce à quoi s'emploie le blog « Culture visuelle », d'ailleurs plutôt plateforme que blog, qui accueille des analyses de spécialistes, - spécialistes des images et de leurs usages, regroupés sous l'égide du Laboratoire d’histoire visuelle contemporaine.

La plateforme est un point de rencontre académique d'historiens d’art, de spécialistes des médias ou de l’audiovisuel, d'anthropologues, et même d'artistes, de tous ceux qui ont un rapport professionnel aux images et à leur décryptage.

Alors que disent ces éminents spécialistes des clichés de la catastrophe qui nous sont parvenus ? André Gunthert qui se livre à une analyse aussi brève que riche sur cette impression de déjà-vu, ne cache pas son scepticisme.

Les rapprochements entre l'imagerie et l’événement, on a fait la même chose pour le 11 septembre, et alors ? Les pistes ouvertes par la fiction sur le cataclysme sont tellement vastes qu'il serait difficile de ne pas y trouver, finalement, ce qu'on cherche.

Prenons plutôt les choses à l'envers. Qui nous dit que les images sélectionnées ne l'ont pas été justement parce qu'elles correspondent à notre attente ?

En termes savants, c'est le champ de la réception qu'il faut investiguer. Nous voyons les images que nous sommes préparés à voir, préparés justement par ces années de consommation d'images populaires. Populaires ou moins populaires : Plantu reprenait dans son dessin, le lendemain du tsunami, la Vague d'Hokusai, sans doute l'estampe la plus connue.

Quand bien même nous nous croyons ignorants, nous possédons une culture iconographique qui influe sur notre réception de l'événement. Ces référents culturels communs, eh bien, ils sont fortement mobilisés, exploités, par les journalistes, au moment du choix des clichés. Les journalistes auront une tendance naturelle à privilégier les images qui « nous parlent » comme on dit communément. Et finalement, la question de l'expérience réelle, celle vécue sur place, est totalement occultée.

Mais le plus intéressant dans tout ça est bien la conclusion à laquelle arrive André Gunthert : conclusion que voici : « en dépit des efforts théoriques pour maintenir une cloison entre vrai et faux, fait et fiction, on voit bien que la mémoire visuelle compose un curieux mélange où toutes les formes circulent et se fécondent librement. (…) La catastrophe nous surprend à chaque fois, mais les images nous aident à refermer la plaie, à renouer les fils interrompus du récit – ce qui apparaît bien comme un moyen de guérir du désastre. »

Bref, les images d’information s’adressent d’abord à l’imaginaire car le passage par l'imaginaire nous permet de contenir la violence, la brutalité, du réel dans toute sa crudité. Sans ce passage, elles seraient probablement illisibles, insoutenables.

Vous lirez aussi, toujours accessible depuis cette plateforme, les réflexions de Yoann Moreau sur les images des accidents nucléaires : « L’une des caractéristiques des catastrophes radioactives, écrit-il, c’est leur invisibilité : du feu sans fumée. Pas de grands cataclysmes, pas d’effondrements spectaculaires, pas de traces particulières et visibles… le phénomène se tait au regard. »

Un phénomène qui se tait au regard... et qui laisse place au verbe. Voilà pourquoi, même à l'heure du triomphe de l'image, il faut encore des plumes, un clavier. Pour raconter l’Apocalypse.

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