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Indignation

5 min
À retrouver dans l'émission

Je me demande ce matin si l'on peut avoir les idées claires sur la différence entre l'indignation et la colère. Parce que de toute évidence les deux passions sont des passions politiques...assez proches l'une de l'autre.

Ce que je vous propose ce matin, c'est une petite archéologie des deux sentiments pour voir si l'on peut dessiner, à partir de cette différence, deux types de réactions possibles au texte de Stéphane Hessel, devenu un best-seller.

En fait, si l'on remonte un peu en arrière, c'est assez simple : la colère, c'est grec, ça concerne le peuple grec. L'indignation, c'est romain, c'est une posture de patricien.

Les philosophes grecs ont beaucoup parlé de la colère, pour dire à quel point elle était mauvaise, mauvaise conseillère et peu recommandable pour le sage. Pour les Grecs, la « cholê » est une mauvaise humeur, au sens propre, une bile qui envahit l'esprit et brouille la pensée. Le « kalokagatos », l' homme bien, devra toujours se tenir éloigné de ces accès fiévreux qui sont réservés au bas- peuple, incapable lui de se contenir.

Pour l'indignation, c'est tout autre chose : elle est d'époque romaine. Ce sont les Romains et tout particulièrement les patriciens romains qui inventent véritablement le sens de la dignitas. Imaginez-vous, chers auditeurs, là plantée devant vous une sculpture ancienne d'un patricien romain, vous voyez une silhouette, une toge, un port altier : la dignitas , c'est quand ce corps théâtral sursaute de honte devant des fautes qui portent atteinte aux exigences de son rang - fautes commises par lui ou par d'autres, qu'importe, c'est l'ensemble du groupe qui se trouve blessé.

Autrement dit, l'indigné, c'est l'homme qui connaît son rang, qui en porte ostensiblement le souci. On est dans l'aristocratie des sentiments. Tout le contraire du petit peuple irascible.

Je vous entends, chers auditeurs, vous allez objecter tout de suite que c'était il y a bien longtemps tout ça, et que l'indignation a cessé aujourd'hui d'être réservé aux grands de ce monde pour devenir un sentiment universel. Vous avez raison, depuis l'avènement du christianisme et de la modernité, nous sommes tous les dignes représentants de notre commune appartenance à l'humanité.

Mais accordez-moi que dire « indignez-vous », ce n'est pas tout à fait dire « mettez-vous en colère ». S'indigner, ça reste un plus magistral que « se mettre en pétard ». La colère est encore aujourd'hui susceptible de se voir opposer sa vulgarité. Souvenez-vous que pendant le dernier débat de la campagne présidentielle, Nicolas Sarkozy avait souligné que Ségolène Royal se mettait en colère, ce qui n'apparaissait pas être une qualité pour une femme de gouvernement. Elle avait répondu assez finement : « il existe de saines colères », pour essayer de renverser la connotation négative de la notion.

Mais revenons au texte de Stéphane Hessel. Il n'a pas plu à tout le monde, ce texte.

Est-ce qu'on peut essayer de classer ces critiques, d'en comprendre le point d'origine et d'en faire une typologie, comme ça, à la va-vite ?

Je vais m'appuyer sur un texte du philosophe Pierre Zaoui, un article qu'il a écrit en 2006 ; je ne fais que m'en inspirer car c'est un texte riche et subtil, loin des raccourcis que je vais faire pour les besoins de la cause, mais vous pourrez aller le consulter sur le site de la revue Vacarme . Il est en accès libre.

Alors, il y a deux grandes veines dans les reproches qui ont été faits à Stéphane Hessel.

D'abord, il y a la critique des réalistes, celle qui dit : ce n'est pas la peine de s'indigner, à quoi bon si ça mène à l'impuissance ? C'est trop facile de dénoncer sans proposer.

On retrouvera ce genre de reproches sous la plume de Boris Cyrulnik. «Il faut nous demander de raisonner et non de nous indigner (…) l'indignation est le premier temps de l'engagement aveugle » rappelle le psychiatre.

Si je caricature : l'indignation, on laisse ça aux irresponsables. La vie, la vraie, c'est autrement plus compliquée.

Ça, c'est pour la gauche réaliste, et sans doute une bonne partie de la droite. Ensuite, il y a la critique qui vient de la gauche révolutionnaire, celle pour qui s'indigner ce n'est pas satisfaisant : c'est trop peu, c'est si peu que c'est négligeable. Dans ce camp-là, on parierait plutôt sur le retour de la bonne vieille fureur du peuple. Il faut maintenir l'étincelle de la colère contre tous les ordres établis.

Entre les effervescents et les réalistes, il y a Stéphane Hessel – Stéphane Hessel qui s'érige comme une figure morale, la gauche morale qui peut fédérer les lecteurs de Politis comme ceux de l'hebdomadaire chrétien La vie . Les gens pour qui s'indigner c'est déjà une précieuse vertu, une sensibilité à cultiver contre l'immense foule des blasés, des rusés, des indifférents.

Alors, bien sûr, l'indignation seule ne suffit pas à construire une politique, on voit même tous les dangers d'une « politique de l'indignation », qui ne serait qu'effet de manches et simulacres ; une politique qui nous habituerait à un discours tournant à vide, loin de l'action et du réel.

Mais il est vain aussi, rappelle Pierre Zaoui, de prétendre fonder une politique quelconque au-delà de toute colère et de toute indignation.

Qu'il nous soit permis de penser qu'il n'est pas mauvais de secouer le prétendument raisonnable gouvernement des experts. Il y a du bon, de temps en temps, à quitter le champ des passions froides.

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