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Internet : la mauvaise conscience des pirates

5 min
À retrouver dans l'émission

J'ai lu le dernier numéro de la revue Esprit – rien de mieux pour avoir les idées claires que de lire Esprit - j'ai lu et je me suis arrêtée sur un article qui m'a tout de suite passionnée.

En gros il s'agit d'internet, du piratage et de la gratuité. La question que pose l'auteur est toute simple : pourquoi n'avons-nous pas le sentiment de voler quand nous piratons de la musique ou des films sur internet ?

Si ça m'a plu dès les premières lignes, c'est parce que ça commence par une histoire de bagels. Vous connaissez la parabole des bagels, Marc ? (Les bagels, ces petits pains en forme d'anneaux, qui sont assez populaires aux Etats-Unis. )

Voilà l'histoire : un vendeur de bagels livre dans des bureaux de Washington sa petite production ; il la laisse à disposition - accompagnée d'une tirelire : les futurs clients n'auront qu'à laisser le montant correspondant au nombre de bagels qu'ils auront engouffrés.

Le vendeur multiplie ainsi ses points de vente et passe récupérer sa recette et ses invendus en fin de journée. C'est astucieux mais impossible, pensez-vous : franchement qui serait assez sot pour payer des petits pains qu'il peut emporter gratuitement ?

Eh bien détrompez-vous : le vendeur de bagels qui se trouve être un ancien économiste a fait des statistiques et un fait massif se dégage : neuf fois sur dix, les employés de bureau n'ont pas commis de larcin ; ils se sont bel et bien acquittés de l'écot demandé.

Je vous vois venir : vous pensez qu'ils se sont sentis surveillés. Eh non, aucune surveillance, pas de témoins, aucun système de sécurité (l'histoire est sans doute un peu ancienne, il n'y a pas de caméra)...et j'insiste seulement 10% de vols !

C'est donc que quelque chose comme un scrupule moral a arrêté les consommateurs, une forme de probité les a conduits à payer.

Mais pourquoi diable la même probité n'arrête-elle pas les internautes quand ils s'apprêtent à télécharger illégalement un film ? se demande accablé le Ministre de la Culture. Pourquoi ne sont-ils pas saisis par un sursaut moral ? C'est tout le mystère que Gaspard Lundwall, l'auteur de l'article, essaie de tirer au clair.

D'abord première chose : le piratage ne donne pas le sentiment d'un vol, pas de jouissance de l'interdit, pas de picotement dans les mains, pas de gêne comme on en éprouverait même à voler un petit pain. Donc pas de scrupule.

Mais ça ne fait que déplacer la question : pourquoi le piratage ne nous procure-t-il pas la sensation d'un vol alors que nous sommes avertis que légalement il s'agit d'un vol ?

Il est trop facile de répondre que c'est parce que l'oeuvre est immatérielle. Gaspard Lundwall fait remarquer qu'on passe notre temps à acheter des choses immatérielles (comme l'électricité) avec de l'argent immatériel (comme la carte bleue).

C'est donc autre chose.

Et si c'était tout bêtement la paresse qui nous poussait à télécharger illégalement ? Il est simple de mettre un peu d'argent dans la sébile du vendeur de bagels ; en revanche il est redoutablement plus compliqué de payer sur internet (il faut trouver la bonne plate-forme; sortir sa carte bleue, etc...). C'est donc le principe du moindre effort qui prime.

Certes, mais ca n'explique toujours pas pourquoi on n'a pas le sentiment de voler ; on pourrait voler parce que c'est plus facile que d'être honnête, mais avoir mauvaise conscience.

C'est là que l'article devient précieux. Il propose une explication à cette absence de surmoi. Elle est en fait assez simple : c'est parce que quand nous sommes sur internet, nous sommes persuadés que nous ne sommes pas dans le réel. Nous concevons internet comme un monde à part, ou plutôt nous lui avons refusé l'appartenance au monde réel, en insistant sans cesse sur sa virtualité.

Le syllogisme qui nous habite est le suivant, voilà notre raisonnement inconscient : l'internaute navigue dans le cyberespace ; or le cyberespace est virtuel, donc l'internaute navigue hors du réel.

Bref si l'internet est virtuel, tout est permis, le vol aussi est virtuel.

Ce qu'on paie volontiers dans la vie, comme un livre, on n'a pas envie de le payer dans cet intermonde qu'est internet. Comme le dit Gaspard Lundwall, « on n'exile pas tout un pan des actions humaines hors de la réalité, sans que les comportements ne changent ».

L'article m'a immédiatement fait penser à une interview que Bruno Latour donnait il y a quelques mois à Xavier de la Porte (un peu de pub maison, c'était sur France Culture ). Le sociologue faisait part d'un regret : que le terme « digital » ait été rejeté au profit de « numérique ».

Dans « digital », au moins, il y avait le doigt, le clavier, l'aspect matériel était très présent. Mais le terme (qui venait pourtant de France) a été rejeté par l'Académie qui a jugé que c'était un anglicisme. Dommage ! Car il nous aurait rappelé qu'il n'y a rien de plus matériel qu'un modem, un clavier, et un écran.

Il faut lire cet interview qu'on trouve maintenant sur la toile, sur le site internetactu.net.

Bruno Latour développe pourquoi c'est une erreur de penser que « le web est une dématérialisation de choses matérielles, alors que c’est une matérialisation de choses immatérielles “.

Au terme de cette chronique : puisque c'est encore l'heure des bonnes résolutions, cessons donc de parler de monde virtuel, faisons rentrer la toile dans le réel, considérons sur le même plan le web et les petits pains. Et si nous piratons toujours, ce sera cette fois avec mauvais conscience !

Gaspard Lundwall, "Le réel, l'imaginaire et l'internet", Esprit , décembre 2010, 12

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