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La banalité sécuritaire

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À retrouver dans l'émission

Le rôle de l'Etat est-il de répondre aux peurs ou de les attiser ? Le projet de loi sur la psychiatrie dont vous allez parler ce matin, Marc, ouvre à nouveau la réflexion.

A Grenoble, un malade s'échappe d'un hôpital psychiatrique où il est soigné et poignarde un étudiant. Vous avez sans doute encore en tête le souvenir de cette séquence.

C'est un drame, évidemment, mais selon la logique gouvernementale, qui n'est pas seulement une logique mais aussi une philosophie, ce drame a forcément un coupable. Rien n'arrivant par hasard, on est en droit de désigner un responsable, ou des responsable, à tout malheur. Les fauteurs de troubles sont là facilement trouvés : les psychiatres, bien sûr, et l'organisation des soins. Et de ce fait divers, on tire une réforme, dont on discute aujourd'hui.

Réaction typique. Qu'avait d'ailleurs pointé le psychiatre Daniel Zagury dans une tribune auMonde , parue à l'occasion de la première salve contre ce projet de loi. A la question politique : « Que faire » ? , se substitue la question : « A qui imputer ? ».

Or, si « que faire ? » est la question politique dans toute sa quintessence, c'est la politique à l'état brut, « à qui imputer ? » est tout l'inverse : c'est le déni de la responsabilité, le refus d'endosser le poids de l'obligation.

L'analyse de Daniel Zagury tape à ce point juste qu'on retrouve le même scénario dans la dernière mobilisation des magistrats. Là il s'agissait d'une jeune fille assassinée, à Nantes. Il fallait trouver à qui l'imputer Cette fois, ce furent les magistrats qui furent désignés. Et leur mouvement est né de leur exaspération devant un pouvoir qui coûte que coûte cherche des responsables.

Cette logique du bouc émissaire a cela de pervers qu'elle déresponsabilise les auteurs des faits, le tueur, le violeur, pour surresponsabiliser ceux qui font profession d'encadrer : ainsi les magistrats, les psychiatres, les professeurs, les policiers, qui quotidiennement se trouvent au contact des gens, parfois vulnérables et parfois instables, se retrouvent en ligne de mire.

L'Etat dont ils pourraient attendre le soutien dans la tâche qui leur est impartie, au contraire, se dérobe. Et pointe sans relâche de nouveaux coupables parmi eux.

Tout cela entretenant la croyance qu'on pourrait éradiquer la souffrance, la colère, la folie...et qu'ils ne tient qu'à eux de le faire. Dans cette conception étrange, l'individu déviant n'est plus la somme d'un ensemble complexe de facteurs psychologiques et sociaux, mais la preuve de l'incompétence d'une série de professionnels.

C'est là un état d'esprit qu'on pourrait sans peine rapprocher des logiques managériales : la société vue comme une vaste entreprise, avec une chaîne de responsabilités claire. Si le produit final est raté, s'il y a production d'un individu dangereux, c'est bien la faute de quelqu'un.

Filons la métaphore, ce que frappe, si la société est une vaste entreprise, c'est qu'elle est toute entière mobilisée par une obsession : la sécurité. Neutraliser le danger, tolérance zéro....Le discours sur le risque sature l'espace politique.

Tout ça m'évoque l'ouvrage du jeune philosophe Michael Foessel, intitulé Etat de vigilance . Il y décortique la façon dont aujourd'hui l'Etat, plutôt que d'apaiser les peurs et d'y répondre sur un mode politique, s'emploie à désigner les ennemis.

Plutôt que de calmer, il attise.

On le constate quotidiennement : nous sommes tous sommés de rester vigilants : il nous faut veiller à nos biens, à nos corps, à notre santé, veiller, mais aussi surveiller tous ceux qui arrivent, tous ceux qui sont différents. Car le monde est rempli de pirates et de clandestins.

A se demander si la peur ne fonde pas notre dernière attache au monde, la seule communauté qui reste. Dans un tel monde, que deviennent les juges ? Eh bien des « risk managers ». On ne leur demande plus de savoir si l'individu qu'ils ont devant eux est coupable ou innocent, mais de déterminer son facteur de risques.

Ainsi, on a abandonné « que faire ? » pour « à qui imputer ? » comme on expédie la question « qu'a-t-il fait ? » au profit de « Que peut-il faire à l'avenir ? ».

C'est bien la notion de responsabilité qui s'abîme dans ce grand jeu de défausse, que Michael Foessel appelle la « banalité sécuritaire ».

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