LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

La condition de victime et les luttes progressistes

4 min
À retrouver dans l'émission

Victimes

Je vais proférer une évidence mais qui ne cesse de me surprendre : on constate une sorte de processus d'adaptation constante des luttes progressistes à l'environnement idéologique. Et parfois ça enchante, parfois ça dérange.

Exemple : à l'automne dernier on a vu des associations notamment ATD-Quart Monde, pionnière sur cette affaire, porter devant la HALDE l'idée qu'il existe un « racisme anti-pauvres » qu'on devrait sanctionner. Il faudrait créer un grief de discrimination pour pauvreté, à l'instar de ce qui existe déjà : discrimination pour le sexe, l'origine, l'orientation sexuelle, l'état de santé, etc...

Vous imaginez, plutôt que de dire que la pauvreté est intolérable ou scandaleuse, on dit à celui qui se comporte mal avec le manant : « Veuillez changer de ton ou vous sentirez la férule de la justice. »

Je ne suis pas stupide, je comprends bien que pour les associations, la discrimination à l'embauche ou au logement est un obstacle à la réinsertion, et que c'est un obstacle qu'il faut lever.

Mais tout de même, le résultat est que le combat porte à présent, avant tout, sur les meilleurs moyens de vivre avec, avec cette réalité révoltante de la pauvreté, et non sur les moyens de son éradication.

Et je dois dire que spontanément j'ai interprété ça comme un renoncement, un nouveau recul, comme le symptôme d'un affaissement général de la combattivité des acteurs sociaux.

Mais j'ai repensé à mes interrogations en lisant l'article du psychiatre Richard Rechtman, dans le numéro de la revue Etudes de février.

Ça n'arrive pas si souvent finalement qu'une idée vous offre tout à coup une autre perspective sur un phénomène que vous avez observé, et sur lequel vous aviez déjà émis un avis aussi rapide que définitif.

Or, en analysant la condition de la victime dans le monde contemporain, Richard Rechtman éclaire, me semble-t-il, pourquoi ADT-Quart Monde a choisi la voie de la judiciarisation. Transformer les pauvres en plaignants, voilà le tour de génie.

Car à l'heure de l'homo oeconomicus , individu parfaitement autonome et responsable, les pauvres ne sont plus perçus comme des victimes, on le sait. Le discours du néo-libéralisme nous enjoint à penser que le pauvre n'est victime que de lui-même, de son inertie, son impéritie, que sais-je ? C'est sa faute.

En revanche, si on ne se comporte pas bien envers lui parce qu'il est pauvre, si on lui refuse un logement, un travail, pour cette raison, alors là, il est bien une victime. Avec certitude. Et là, il est audible.

L'enquête de Richard Rechtman sur la condition de victime est passionnante.

Je n'en retiens, vous l'avez compris, qu'un point : son développement sur la façon dont le discours victimaire peut être réutilisé comme un langage politique par les acteurs sociaux. Comment la condition de victime permet de se faire entendre et de réclamer des droits. Il explique à la revue Etudes : « les acteurs sociaux ont eu l'intelligence de saisir ce qui est audible aujourd'hui, et ils se plaignent là où ils peuvent être entendus (…) Par exemple, se plaindre des inégalités sociales n'est pas entendu, mais se plaindre des effets psychologiques des inégalités peut être entendu. »

J'imagine qu'on peut donc comprendre la montée du thème de la « souffrance au travail » à l'aune de ces réflexions. Dire que le travail aliène, c'est ringard, dire qu'il rend malade, qu'il stresse, qu'il traumatise, en revanche, c'est politiquement et socialement beaucoup plus efficace.

Ainsi la voix d'ATD-Quart Monde a bien plus de chances de porter si elle démontre que les pauvres sont discriminés que si elle est réaffirme le scandale de la pauvreté.

On a beaucoup critiqué la montée en force des associations de victimes (du terrorisme, de l'esclavage,...). La gauche pense que ces nouvelles communautés concurrencent et renient les anciennes formes d'action collective, la droite les regarde comme des nouvelles formes de syndicalisme.

Mais Richard Rechtman nous donne l'occasion d'y réfléchir à deux fois. Et de nous demander s'il ne se joue pas, dans ces nouveaux lieux, un renouvellement des formes de résistance plutôt réjouissant...;

Et pour les curieux, on retrouve les réflexions de Richard Rechtman également dans son livre co-écrit avec Didier Fassin L'empire du traumatisme ; il sort en poche chez Champ-Flammarion dans les jours qui viennent.

L'équipe
Production
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......