LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

La crise vue par Maurice Godelier

4 min
À retrouver dans l'émission

L'avantage de rencontrer des grands esprits, c'est qu'on se sent moins bête, après. Souvent parce qu'ils nous ouvrent des horizons insoupçonnés, mais aussi, avouons-le, parfois parce que simplement ils viennent confirmer une petite intuition qu'on avait, tout modestement, dans un coin de son esprit. Ou c'est qu'ils viennent porter leur attention sur une chose qui nous avait frappée mais que l'on croyait anodine tant elle baignait jusqu'à lors dans l'indifférence.

Ah, ce sont les petites joies de l'esprit. Parce qu'il y a du plaisir dans les idées.

Et c'est du plaisir qu'on éprouve à la lecture de Maurice Godelier. Le grand anthropologue Maurice Godelier s'essaie à un exercice difficile dans le dernier numéro de L'économie politique : une réflexion sur la crise financière et économique dans laquelle nous nous trouvons. Un essai d'anthropologie, à chaud, pour ainsi dire.

Alors oui, c'est un plaisir de le voir souligner à nouveau ce qu'on sait sans le savoir : que l'une des dimensions les plus étonnantes de cette crise, c'est tout de même l'anonymat de ceux qui l'ont provoquée. On connaît une quantité de gens puissants, vous et moi, des chefs d'Etats, des ministres, des responsables d'institutions internationales. On peut les voir agir chaque jour sur la scène publique : ils s'appellent Obama, Merkel, Strauss-Kahn...Mais là, ce sont quelques milliers de décideurs dans une trentaine de banques qui ont semé un désordre considérable. Ils nous sont totalement inconnus et leur décision a échappé à tout contrôle

« Un groupe social invisible », voilà comment les décrit Maurice Godelier, leur existence est l'une des composantes de nos sociétés. Un domaine d'activité décisif repose tout bonnement dans une zone d'ombre.

La deuxième réflexion qu'inspire la crise à Maurice Godelier me paraît encore plus importante parce qu'elle prend à rebours l'évolution des sciences sociales de ces dernières décennies. La crise nous contraint, dit-il, à renouer avec une idée presque enterrée, l'idée de système. Le capitalisme est un système : les réactions en chaîne de ces décisions prises en haut, dans cette zone d'ombre, l'ont bien montré : les choix de quelques milliers de personnes ont influé, en cascade, sur la vie de millions d'autres à travers le monde.

La crise a rendu lisible tout à coup l'architecture de ce système qui englobe presque toute la planète. Les secousses se sont senties jusqu'en Asie ou en Afrique Noire. Mais ça nous a presque surpris, il faut bien l'avouer. Les sciences sociales s'intéressent d'avantage aujourd’hui à l'individu, au sujet, et même à l'intimité du moi.

La mode n'est plus aux grands systèmes, ni au démontage de leurs rouages, pourtant c'est bien de ce côté qu'il faudrait retourner voir, dit Maurice Godelier qui plaide pour qu'on articule ce qu'on faisait il y a vingt ans avec ce qu'on fait depuis vingt ans. Sans trop se voiler la face : il sait bien, et il le dit, que la tentation d'occulter certains aspects du système ou d'embellir les actions des individus est puissante. Pourtant une grande part des problèmes vient du fonctionnement objectif du système capitaliste plus que des comportements des individus.

Je le disais il y a du plaisir à lire cet entretien de Maurice Godelier parce que les mots sont simples et les remarques toujours percutantes. Autre développement qui m'enchante : que nenni, nous n'allons pas vers une occidentalisation du monde et, non, la monétarisation des rapports sociaux n'est pas en train de tout bouleverser. Tant pis pour les Cassandre.

Évidemment les rapports marchands se sont imposés partout ou presque ; ils ont envahi des sphères comme celle du corps que l'on croyait préservé, mais ils n'entament pas forcément notre socle anthropologique. On peut acheter une gestation, par exemple, mais les mères porteuses ne changent pas la structure de la parenté, bien au contraire : elles permettent de constituer une famille dans laquelle l'enfant est biologiquement relié à ses parents, ce qui notre modèle occidental. Un phénomène qui n' a rien de marchand, en revanche, la séparation des parents occasionne, lui, des recompositions familiales qui obligent à penser autrement notre canon de la famille idéale.

Quand à l'occidentalisation du monde...Certes il y a bien une intégration économique, c'est indéniable, mais dans le même temps et sans qu'on le perçoive très clairement, nous vivons une montée des revendications d'identités nationales et culturelles. Une espèce de néo-confucianisme flotte sur la Chine ; en Inde, l'hindouisme cherche à s'imposer contre un Etat constitutionnellement laïque. Avec ce paradoxe, d'ailleurs, que ce sont les élites formées à Oxford, Cambridge ou Berkeley, qui appuient cette revalorisation religieuse quand elles reviennent au pays.

Ces nouvelles attitudes viennent démentir l'idée que la quête de la modernité passerait nécessairement par une occidentalisation des comportements. Non, le monde n'est pas menacé par une homogénéisation culturelle. On observe, au contraire, et là je le cite très précisément « les débuts d'une nouvelle différenciation culturelle du monde futur ».

Une « nouvelle différenciation culturelle ». Ca fait…plaisir !

L'équipe
Production
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......