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La cuisine saine

4 min
À retrouver dans l'émission

Allez, c'est l'été, après tout. Et si on parlait cuisine ?

Je viens de lire un de ses articles qui vous met en joie pour la journée dans la revue Médium , dont Régis Debray est le directeur. Le titre de la dernière livraison : Bien Manger .

Bien manger, ça a plusieurs sens qui hélas ne convergent pas, comme souligne le hors-d’œuvre, pardon, l'avant-propos. En effet pas toujours facile de bien manger (se nourrir suffisamment) tout en se délectant, sans compter que maintenant bien manger, c'est aussi respecter le producteur, les bonnes normes, en un mot faire honneur à la durabilité (souhaitée) de la planète.

En tout cas l'objectif du bien manger a suscité une littérature à part entière, un genre, le livre de recettes, dont la revue nous entretient avec cet article : l'histoire de deux livres, et une histoire emblématique du rapport entre la cuisine et la politique.

Bien sûr, on sait bien que les goûts répondent à des préjugés et des convictions, à des modèles économiques et à des codes sociaux, mais franchement qui avait pensé cela en ces termes : cuisine capitaliste contre cuisine communiste ? C'est pourtant le titre de l'analyse d'Annette Henry.

D'abord un livre, du côté capitaliste, La cuisine familiale , publiée en 1932 à Paris par les éditions du Petit Echo de la mode (ça ne s'invente pas). Son slogan ? « Manger mieux, dépenser moins ». Dans la préface, le grand chef cuisinier Paul Bouillard se lamente : les femmes ne savent plus faire la cuisine. A cause de la vie moderne, tout ça ! la fièvre des cinémas, des thés, des dancings ! C'est en train de tout gâcher ! Paul Bouillard a une obsession, nous dit Annette Henry, c'est la solidité du cercle familial. Et pas de mystère, il ne se maintient que par la cuisine, ce cercle. Rien de mieux pour garder son homme à la maison, rien de plus efficace pour qu'il n'aille pas voir ailleurs : « Tout homme ne naît pas gourmand, assure Paul Bouillard, mais tout homme peut le devenir s'il est cuisiné avec art ».

Si l'on osait, on résumerait ainsi la leçon de Paul Bouillard : mieux vaut la blanquette que la toilette. Et puis un dernier conseil : au moment des repas « parlez de tout, mais évitez les sujets tristes. Les événements d'actualité, le théâtre, la peinture, la musique, la mode, les livres nouveaux, permettent à chacun d'émettre des réflexions. Inutile d'aborder la politique, elle ennuie les femmes et trouble la digestion des hommes. »

En voilà assez pour la cuisine capitaliste, on a compris le propos. Du côté de la cuisine communiste, c'est plus compliqué : d'abord cuisine et soviets, c'est presque un oxymore. L'art culinaire a vite été assimilé par les bolcheviks à une survivance bourgeoise, hautement méprisable. Pour être au goût du jour, il fallait mal manger, le plus vite possible, de préférence dans une cantine. La femme devait s'affranchir de cette corvée ancestrale.

Ecoutez un peu cette réplique d'une comédie musicale : « comment, tu m'as fait de la vraie soupe ? » s'enquiert le héros, « mais moi, moi, c'est du concentré que je veux ! »

Annette Henry a réussi, tout de même, un exploit : mettre la main sur un livre de recettes des années 30, probablement le seul publié dans ces années-là. Le projet en avait été insufflé par un commissaire du peuple au Ravitaillement, un certain Mikoian, célèbre entre tous pour avoir institué en Russie le jour du poisson (le jeudi, pour se distinguer des pays capitalistes, bien sûr) et inventé un plat qui existe toujours. Il était à l'époque un personnage clef du régime. Il avait eu le droit de partir aux Etats-Unis, quelques mois, pour y étudier le mode de vie et en était revenir fasciné par le ketchup, le jus de tomate et les glaces !

Mais évidemment Le livre de la bonne cuisine saine, son ouvrage, fut un succès de librairie non pas parce qu'il aidait, véritablement, les familles à varier leur menu non, l'abondance n’était réservée qu’à quelques-uns : non, c'était un livre-vitrine, un livre qu'on pouvait admirer en famille et qu'on pouvait éventuellement montrer aux visiteurs étrangers. Un livre non pas à cuisiner, mais à rêver.

D’un côté, la cuisine est une morale, de l’autre, un fantasme…Et Annette Henry de prévenir : « Les livres de cuisine en disent parfois plus long que prévu. Ils donnent envie de manger, mais ils donnent aussi envie de penser »

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