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La délibération n'est pas une simple conversation

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Chers auditeurs que cette chronique agace pour ses partis pris (eh oui, je trouve parfois claires des idées que vous trouvez fausses, la clarté et la vérité, ça n'avance de conserve que dans le monde parfait des philosophes), réjouissez-vous ! Je viens de lire avec attention un article du grand politologue Bernard Manin : l'écoute d'opinions contraires aux siennes est bon pour la santé, la santé démocratique du moins.

Trêve de plaisanteries, l'article de Bernard Manin est très instructif, et passionnant par les temps qui courent. Il part d'un constat que vous avez tous fait. Un dîner par exemple où tous les convives sont plutôt hostiles mettons au dernier livre de Michel Onfray sur Freud, ou plutôt favorables, ça ne change rien au fond du propos, eh bien, au dessert tous seront encore plus convaincus que le livre est vraiment déplorable ou vraiment génial. Au terme de la discussion, l'opinion médiane aura évolué vers une position plus extrême dans la direction de la tendance qui préexistait. C'est ce qu'on appelle en termes savants la polarisation de groupe. Ca semble tenir à des mécanismes assez humains : on se conforme à ce qui semble désirable. Ce que disent les uns et les autres donne le ton général de ce qui est accepté et acceptable au sein du groupe. Et puis, il ne faut pas négliger l'effet cascade d'arguments, chacun y allant d'une nouvelle bonne raison de penser ceci ou cela. Bref, c'est très agréable en conversation privée, on se quitte réjoui d'avoir tant partagé.

Mais en situation de délibération publique, quand il s'agit de prendre la décision la plus correcte, cet effet de polarisation constitue un biais qu'il faut prendre en compte. S'il s’agit de savoir si les nanotechnologies doivent être développées en médecine, ou quels OGM seront autorisés, mieux vaut s’assurer que le consensus qui va se dégager sera bien le plus vertueux possible. Tout le dernier numéro de la revue Raisons Politiques est d’ailleurs consacré à cette question, comment bien délibérer.

Eh bien selon Bernard Manin, la discussion ne suffit pas à une bonne délibération. Pour se prémunir de ces effets de polarisation, il ne faut pas se contenter d’opinions diverses, il faut que s’expriment des opinions opposées, non seulement qu’elles s’expriment mais qu’elles se confrontent.

Or, nous vivons dans un monde de plus en plus segmenté, « ségrégué » disent les sociologues, chacun dans son milieu, sa géographie, son réseau. Seuls les médias ont encore un petit rôle à jouer pour maintenir le jeu de la pluralité des expressions. Vous voyez où je veux en venir, même si vous n’êtes pas d’accord avec les chroniqueurs des Matins de France Culture, c’est tendanciellement une bonne chose de les écouter, même si (et Bernard Manin l’admet) l’écoute de positions adverses ne suffit pas à s’assurer d’une réelle confrontation.

Alors, sérieusement, que faire pour prendre les meilleures décisions ? Le propos se fait de plus en plus clair : il faut laisser de côté les salons et les cafés du 18è siècle qui ont inspiré à Habermas son modèle conversationnel, la discussion n’est pas un bon modèle de délibération.

En revanche le dispositif qui inspirait les auteurs de l’Antiquité, deux orateurs s’expriment tour à tour devant un public en défendant chacun son point de vue, est beaucoup plus satisfaisant. En un mot retour à Cicéron : ayant écouté les deux parties, l’auditoire est dans les meilleures conditions pour prendre la bonne décision. Le pour et le contre sont réellement pesés.

Autrement dit, il faut aujourd’hui promouvoir activement des débats contradictoires sur des questions d’intérêt public. Chaque question doit être délimitée (le mariage homosexuel, la dépénalisation du cannabis, la formation des maîtres,…) et examinée en fonction de ses mérites propres. L’idée est que les clivages qui émergeraient seraient politiques, au sens noble, mais non partisans.

A voir ce qui se passe parfois à l’Assemblée, on se dit que, oui, des débats de ce type auraient du bon. Par les temps qui courent, compte tenu des suspicions qui pèsent sur la représentation politique classique, aucune raison (vraiment !) de ne pas revoir à la hausse les capacités de jugement ordinaire des citoyens.

Démocratie délibérative , c’est le numéro 42 de la revue Raisons Politiques .

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