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La démocratie a besoin des humanités

4 min
À retrouver dans l'émission

Imaginez un monde où les traders connaîtraient leur cicéron par cœur…Un monde dans lequel les présidents de la République liraient La princesse de Clèves ?

Ah oui, les choses tourneraient peut-être autrement.

Martha Nussbaum en est certainement convaincue. Martha Nussbaum est une philosophe américaine de Chicago, l’une des plus importantes de sa génération. Elle est proche de l’économiste Amartya Sen avec qui elle a travaillé pendant plusieurs années, notamment à la promotion d’un modèle de croissance plus complexe et complet que la simple mesure du PNB.

Elle vient de publier un livre court, un livre engagé dans le débat public américain, ce qu’on appelle un ouvrage d’intervention qui m’a paru valoir tout de même l’attention du public français.

Solange Chavel en a fait une recension sur le site de la Vie des idées , le livre y est chroniqué sous le titre « L’utilité sociale des sciences humaines ». Car c’est bien de cela dont il s’agit. Encore. Comment défendre les humanités ?

Et contrairement à l’idée reçue que tout irait bien dans le meilleur des mondes aux Etats-Unis, l’existence de ce petit livre nous rappelle à quel point le contraire est vrai. Les campus américains sont en crise, postes non renouvelés, filières désertées, subventions qui s’amenuisent. Et bien sûr, premières touchées : ces disciplines que l’on regroupe chez nous sous le nom « d’humanités ». Les Américains disent Liberal arts , ou Humanities .

« Not for profit » titre notre philosophe Martha Nussbaum. “Not for profit”, « pas pour le profit », sous-titre « Pourquoi la démocratie a besoin des humanités ».

C’est réconfortant parfois de savoir que le monde académique américain dont on nous vante tous les jours les mérites traverse lui-aussi une période de crise. Eh oui, là-bas aussi, outre-Atlantique, il faut aux humanités prouver qu’elles sont utiles.

Dans une période de coupes sombres dans les budgets publics, seul l’argument de l’utilité, entendez l’utilité marchande, retient l’attention des décideurs.

Or, rien à faire : vous ne calculerez pas les algorithmes des nouveaux produits financiers avec du Durkheim, et il y a peu de chance que Ronsard ou Verlaine vous inspirent le modèle de la prochaine tablette numérique.

Alors, que faire ? Jeter le gant ? Sûrement pas. Martha Nussbaum relève le défi, pas au nom de la tradition, mais parce qu’elle est convaincue de l’utilité de l’inutile.

C’est simple, pour elle, nous dit Solange Chavel, il y a deux modèles-types d’éducation : le modèle tourné vers le profit et la croissance, et l’autre tourné vers la démocratie.

C’est la finesse de son raisonnement : Martha Nussbaum ne se laisse pas prendre au piège du chantage économique : par ces temps de concurrence, il faudrait privilégier les filières efficaces, adaptées, professionnelles, ce serait aller à l’essentiel.

Non, elle déplace la question sur le terrain des valeurs politiques. Si nous croyons dans le régime politique qui nous gouverne, dit-elle, qui est bien sûr la démocratie, alors il faut former d’abord, c’est la priorité, des individus démocratiques. D’autant plus quand la crise économique et financière fragilise ce régime auquel nous tenons. Or, être un animal démocratique, eh bien non, ça ne s’invente pas. Ca suppose un certain nombre de compétences.

C’est une parenthèse mais c’est bien la question qui va se poser aux pays arabes en transition : comment des sujets se transforment-ils en citoyens ?

Alors quelles sont ces compétences ? Une démocratie vivante demande à ses citoyens participation, information, indépendance d’esprit. Autant de qualités qu’on n’acquiert pas dans un système éducatif uniquement tourné vers le profit, c’est une évidence.

Vous l’entendez, chez elle, pas de lamentation sur un âge d’or disparu, pas de défense au nom d’une forme de distinction sociale…mais la mise en évidence de l’enjeu démocratique….

Il se trouve que Martha Nussbaum est peu traduite en France. Mais la revue Raison publique de l’automne dernier lui a consacré un dossier. On peut y lire un article d’elle : on y comprend mieux ce qui est un des piliers de son œuvre cette fois de philosophe : l’importance qu’elle accorde aux émotions en politique. C’est un article magnifique, une analyse musicale et politique des Noces de Figaro . Une des plus belles choses que j’ai lue ces derniers temps. Martha Nussbaum explique que contrairement à ce qu’on dit, Mozart et Da Ponte n’ont pas vidé l’œuvre de Beaumarchais de son contenu politique, simplement il en fait, Mozart, une autre lecture.

Mais je reviens à nos émotions politiques. Comment former des hommes et des femmes qui éprouveront des émotions démocratiques, comme : l’attention à l’autre, le respect mutuel, l’égalité ? Comment cultiver chez chacun d’entre nous le sens de la justice ? Eh bien par l’imagination, la lecture, la narration sous toutes ses formes. L’une des conditions pour devenir un individu démocratique, c’est de comprendre les motivations de personnes différentes de nous, de leur prêter dignité et respect, de tolérer le désaccord.

Et pour ça jusqu’à preuve du contraire, pense Martha Nussbaum, rien ne remplace les humanités, ou pour le dire autrement, rien ne vaut un bon vieux roman !

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