LE DIRECT

La femme de chambre n'a pas disparu

3 min
À retrouver dans l'émission

Il y a toute sorte de façon de commenter cette affaire Dominique Strauss-Kahn, moi, je vous en propose une, Marc : c’est le surgissement d’un personnage, celui de la femme de chambre, la femme de chambre qui est en train d’écrire l’Histoire.

J’ai dit à dessein « personnage » car la femme de chambre a eu son heure de gloire au théâtre. Sur les planches, elle était partie prenante de l’histoire, de la petite comme de la grande, au même titre que les valets de pied. Rebelles ou pipelettes, dévouées ou étourdies, à y bien regarder la littérature est pleine de femmes de chambre. Quant à l’érotisme de la soubrette, ce n’est ni le lieu ni l’heure d’en parler… Mais il fut bien une époque où la femme de chambre était bavarde d’elle émanait toutes sortes d’évocations.

Et puis, la disparition de la domesticité l’a réduite au silence. Elle a quitté progressivement le champ de nos imaginaires.

Et pire que le silence, c’est même l’invisibilité, l’invisibilité sociale, qui constitue aujourd’hui le destin ordinaire de la femme de chambre.

Certes elle est un objet d’études pour les sociologues du travail, les spécialistes de la précarité et de l’emploi des femmes. Une petite enquête le montre très vite. Mais c’est qu’elle occupe aujourd’hui le très bas de l’échelle sociale. Peu d’emplois dans les services sont autant dévalorisés que le sien.

Et soyons juste : elle intéresse précisément parce qu’elle a disparu, parce qu’elle est devenue totalement invisible. Les quelques articles du monde académique qui lui sont consacrés insistent souvent sur cette dimension d’effacement.

Et de fait, les femmes de chambre aujourd’hui, personne ne les voit ( sauf peut-être le patron du FMI pour son malheur…), et quand je dis « personne ne les voit », il faut l’entendre au sens métaphorique comme au sens propre.

L’invisibilité, au sens propre ? C’est une nouvelle dimension du métier ! Si la discrétion est la vertu éternellement requise, l’évitement devient la nouvelle règle managériale. Depuis quelques années, tout est fait pour que le client ne rencontre pas celle qui va assurer le ménage et l’ordre de ce lieu intime qu’est la chambre dans laquelle il a dormi. La littérature académique atteste la mise en place d’un code strict à l’usage des femmes de chambre. Non seulement les traces de leur activité laborieuse doivent s’effacer autant que faire ce peut, mais leur accès aux zones comme le rez-de-chaussée et le hall, est délibérément contrôlé par les directions.

Le travail en étage est donc un emploi particulier qui explique une forme de mise à l’écart des femmes qui l’assurent : elles ne partagent pas la vie sociale, pause et déjeuner, du reste du personnel de l’hôtel. Cela va presque de soi : les employées qui travaillent « dans l’ombre » sont aussi celles qui vivent aux marges de l’établissement, rappelle la sociologue Armelle Testenoire.

A cette forme d’invisibilité physique en répond une autre : la femme de chambre appartient à ces catégories de travailleurs qui peuvent se confondre totalement avec leur fonction, au point de disparaître aux yeux des autres comme individu on ne leur offre au mieux qu’un regard distrait. Or cette expérience d’être transparent, cette impression que le regard de l’autre vous traverse sans vous voir, c’est une définition possible de l’invisibilité, une forme de mépris par laquelle on exprime sa supériorité sociale.

Mais alors, pourquoi les femmes de chambre sont-elles aujourd’hui la cible privilégiée de ce mépris ?

L’explication n’est pas difficile à trouver. D’abord ce sont des femmes, et pas n’importe quelles femmes. Ce sont celles qui sont exclues de tous les autres emplois. Elles sont du même coup familières des situations les plus précaires, ne connaissent souvent que le temps partiel et se situent pour cette raison, en majorité, en deçà du seuil de pauvreté salariale.

Et puis… en plus d’être des femmes, les chambrières (comme on disait au 16ème siècle) sont en majorité des immigrées, fréquemment des primo-arrivantes. A ce titre-là extrêmement vulnérables sur le marché du travail. Elles en constituent, explique la sociologue Isabelle Puech, la variable d’ajustement.

On sait peu de choses sur celle par qui le scandale DSK est arrivé sinon qu’elle est une migrante. Les journaux américains la présentent comme une femme d’origine africaine.

Féminisation ethnicisation de la filière : il ne faut pas aller chercher plus loin, voilà qui explique la double disqualification qui pèse sur ces travailleuses.

Voilà qui explique surtout pourquoi on ne les voit pas, les femmes de chambres,…même quand par hasard on les croise…

La morale de l’histoire, c’est que seule l’agression, réelle ou inventée, leur permet de renouer avec la visibilité, de retrouver une parole soudainement audible. Cruel destin tout de même…

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......