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La France des racines et des terroirs

6 min
À retrouver dans l'émission

Un mot ce matin, mais un mot qui charrie des idées, et qui ne sont pas si claires. « Terroir », un joli mot, court, avec cette fabuleuse terminaison qui ravit l'oreille. « Terroir ».

Je dois l'inspiration ce matin à notre confrère Antoine Perraud, Antoine Perraud qui produit sur France Culture, la belle émission Tire ta langue. Il fallait que ce soit un passionné de la langue française pour avoir remarqué, bien avant la sortie de M. Jacob sur M. Strauss-Kahn, que le mot terroir était en vogue.

Et elle fait mouche, sa petite enquête sur l'usage politique du terme, d'autant plus qu'il l'a complétée d'un entretien avec l'historien et sociologue Pierre Birnbaum. A lire sur le site de Médiapart.

Vous l'avez entendu ou lu, comme moi : le président du FMI et potentiel candidat socialiste aux élections présidentielles ne serait pas à l'image de « la France des terroirs et des territoires. » Et puis vous avez sans doute entendu aussi, plus récemment, le ministre Laurent Wauquiez, glisser lors du déplacement de Nicolas Sarkozy au Puy-en-Velay que « Dominique Strass-Kahn, c'était Washington. »(...) « Dominique Strauss-Kahn, c'est sans doute une très belle maison sur le Potomac. Mais ce n'est pas la Haute-Loire et c'est pas ces racines-là ».

Alors quel sens exactement donner au mot « terroir », à « cette France qu'on aime » ? Antoine Perraud remarquait (en décembre déjà) que le discours politique était en ce moment émaillé de ces retours à la tradition, qu'il était marqué par des appels vibrants au village, scandé par ces éloges du terrain, du « terrain naturel ». Des emprunts au vocabulaire patrimonial, sensibles aussi bien à droite qu'à gauche.

Première hypothèse : c'est un classique de la vie politique française. Quand tout va mal, il reste le terroir. « Cohésion rassurante face au dehors menaçant » écrit Antoine Perraud. De fait : notre mode de représentation parlementaire nous condamne à un personnel politique collé au territoire, pour le meilleur et pour le pire.

Pour le meilleur, parce qu'ainsi les députés ressemblent à leurs électeurs, ils en sont l'image, le reflet, et peuvent comprendre leurs aspirations.

Pour le pire, parce que ce lien peut écarter de la mandature tous ceux qui ne sont pas perçus comme bien ancrés : ceux qu'on appelle « les minorités visibles » d'abord qui affichent une origine non contrôlée, mais aussi historiquement les Juifs.

En France le parlementaire s'adresse à la nation tout en représentant une circonscription, donc du local et des terroirs. C'est toute son ambiguïté, une ambiguïté avec laquelle il est loisible de jouer pour disqualifier un adversaire.

Par exemple, quand Christian Jacob dit de Dominique Strauss-Kahn qu'il n'est pas à ses yeux l'image de la France des territoires et des terroirs, il le renvoie implicitement à sa dimension d'ancien député de Sarcelles, qui, comme le rappelle fort justement Pierre Birnbaum, « symbolise la dimension la plus impersonnelle, déculturée, étrangère à ce qu'est la France dans ses racines et sa petite église à la Mitterrand. » (pour les plus jeunes d'entre vous, c'est la petite église qui figurait sur les affiches électorales de François Mitterand en 1981)

Mais si l'on en reste là, après tout, il n'y a rien de bien méchant à opposer le rural à l'urbain, c'est de bonne guerre électorale.

En revanche, il est à craindre qu'à force de se répéter, qu'à force d'être soulignée, cette image du déraciné, errant entre la France et Washington, habitant une belle maison en Amérique, ne vienne prendre un autre sens, il est à craindre qu'elle puisse s'interpréter comme des insinuations purement et simplement antisémites. C'est la deuxième hypothèse, d'autant plus qu'avec Strauss-Kahn tous les imaginaires s'emboîtent : la banque, l'argent, l'errance, la lubricité. On nage dans une eau lexicale nauséabonde.

C'est pourquoi il faudra être vigilant dans la campagne qui s'annonce. Les terroirs sont de surcroît, un thème qui n'est pas historiquement l'apanage de la droite, explique Pierre Birnbaum : c'est « très propre à la société française, qui se vit homogène et combat la différence depuis l'universalisme révolutionnaire : le pluralisme religieux, culturel, linguistique n'a pas droit de cité. »

Il faut lire Pierre Birnbaum sur le long court, bien sûr... mais, tiens, cette remarque en passant tout de même : « le pluralisme religieux, culturel, linguistique n'a pas droit de cité » ? Comment ne pas penser au fameux débat sur l'islam lancé par le gouvernement ? L'islam non plus, ca ne fait pas très village. Pas très campagne.

Terrible nostalgie de l'entre-soi, qui semble saisir une large frange de la population française.

« Terroir », décidément un joli mot piégé, le terroir en campagne, en campagne électorale, c'est à manier avec prudence.

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