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La littérature en péril

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Ah mais si, on en parle encore ! Vous n'allez pas me croire : de la mort de la littérature ! La vieille antienne est de retour, ou plutôt elle n'a jamais cessé de hanter les départements de lettres. La mort de la littérature, la mort de la théorie littéraire et la mort du critique littéraire, c'est la sainte trinité. Qu'on pourrait je crois sans difficulté transposer au monde du 7ème art qui, lui aussi, est régulièrement déclaré moribond.

Mais nouveauté tout de même : les causes du décès. Elles ont un peu changé. On va peut-être en finir avec l'autofiction, et son éternel procès. Maintenant notre littérature souffrirait d'une forme de maladie de la réflexivité, de la surconscience, voire d'obsession de la bibliothèque. C'est lui faire, soit dit en passant, toujours le même reproche, d'être incapable d'affronter le monde et le grand large. Sauf qu'on insiste moins sur le nombrilisme, et davantage sur le recyclage, la citation, et l'excès d'érudition, bref le manque d'air.

Pas de quoi troubler pourtant les jeunes écrivains français qui s'exprimaient au colloque de l'ENS de Lyon en novembre dernier. Le Magazine littéraire de juin a eu la bonne idée de reproduire leurs échanges.

Littérature alexandrine, nous ? Peut-être et alors ? semble répondre Tanguy Viel. « Que notre époque ait une conscience aiguë, quelquefois un peu traumatisée de son passé, c'est possible, disait-il, mais je ne trouve pas ça gênant. Et puis, c'est toujours comme ça, ça toujours été comme ça, il y a des périodes qui se sentent plus révolutionnaires, qui préfèrent la tabula rasa, d'autres qui préfèrent la compilation, l'encyclopédie. Nous sommes peut-être dans ce second temps, je ne sais pas », termine-t-il.

Et puis l'érudition est-elle forcément mortifère ? Asséchante et stérile ? Et si c'était l'étoffe dont sont faits les romans ? Pierre Senges défend que la seule différence est qu'aujourd'hui comme à Beaubourg, on montre les tuyaux, ils sont à l'extérieur. Certains auteurs dits « postmodernes » exhibent leur bibliothèque de la même manière qu'ils font défiler leurs personnages. Il n'y a pas forcément de la mort dans tout cela. Au contraire, pourquoi pas de la jubilation dans la tuyauterie ?

Le plus intéressant peut-être dans ces échanges, c'est le consensus qui en ressort : les histoires, en effet, pourquoi ne pas les emprunter, les recycler, puisqu'au fond le cinéma en a libéré la littérature ? Tout le monde est d'accord pour dire que le cinéma est bien devenu le lieu même du récit, qu'il en condense l'extrême efficacité...Alors ! Que la littérature en profite ! Qu'elle en profite pour exploiter ce qu'elle a en propre, la matérialité de la langue, la musicalité !

La photo a dégagé les peintres de la nécessité de restituer le monde de manière réaliste, le cinéma, lui, dégage la littérature de l'importance du récit et ouvre des chemins que les écrivains français ne cessent d'emprunter.

« Oui, on peut reconnaître aux Américains le talent de raconter des histoires, de déployer un monde, explique Arno Bertina, mais ajoutons que les écrivains français explorent et magnifient un autre aspect de la littérature : le travail sur la langue »

Pourquoi méconnaître, ou systématiquement mépriser, cette beauté du travail formel ?

On pourrait répondre à Arno Bertina, mais il le fait lui-même, que tout de même, en dernier ressort, ca fait une littérature exigeante, plus difficilement accessible que la littérature anglo-saxonne, et plus difficilement traduisible encore.

Alors, la littérature en péril ? Pas si sûr ! Écrasée par le formalisme ? Parole à la défense, Tanguy Viel : « Ce qui est dommage, c'est de ne pas voir qu'un formaliste, comme ils disent, c'est toujours quelqu'un qui s'inquiète de la vie en vrai, c'est même quelqu'un qui trouve ça tellement compliqué d'y accéder, à la vie en vrai, qu'il est condamné à inventer une forme pour pouvoir y rentrer. »

C'est si bien dit qu'il n'y a rien à ajouter. Si peut-être : qu'il faut toujours se méfier, par principe, des actes de décès, que ce soit de Dieu, de la peinture, du communisme, du cinéma, ...Voilà un type d'idées trop claires pour ne pas s'abîmer dans la complexité du réel.

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