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L'avenir du livre

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Le philosophe allemand Peter Sloterdijk fait remarquer que tout l'humanisme occidental consiste en ce que les adultes voudraient que leurs enfants lisent en silence sous une lampe en se tenant bien tranquilles. Et que dès que les enfants commencent à s'agiter autrement, à sortir, à éteindre la lampe et à bouger, les humanistes de la civilisation occidentale se mettent à trembler. C'est un peu cruel mais assez bien croqué. J'avoue que je n'aurais pas de mal à me reconnaître comme parent dans ce portrait.

Sans pour autant rejoindre la famille de pensée qui voue aux gémonies l'écran électronique.

Car rien ne serait plus stupide que de continuer aujourd'hui à véhiculer l'idée que la civilisation du livre va laisser place à la barbarie de l'écran. Papier ou numérique, il s'agit toujours du livre, dont par ailleurs les historiens nous disent qu'il est en crise depuis le XVIème siècle. Ne nous faisons pas trop de soucis à son sujet, en tout cas ne laissons pas nos interrogations prendre une coloration apocalyptique.

La question que pose en revanche la revue Esprit dans son numéro du mois de mai est plus neuve et plus féconde : que doit faire l'école avec cette nouvelle évidence numérique ? L'historien Roger Chartier s'interroge en ces termes plus précis : l'école doit-elle, par exemple, remplacer les manuels par des tablettes numériques, ou doit-elle montrer la force, la puissance, et l'intérêt particulier du codex ? Si l'on admet la seconde hypothèse - on reste au bon vieux livre papier - il faut se demander pourquoi.

On peut même élargir l'alternative et dire que nous sommes en face de deux avenirs possibles : soit on conserve l'idée que le livre est ce discours adressé au public dont parle Kant, l’œuvre sanctifiée par le sacre de l'écrivain, l’œuvre protégée par le copyright. Ce qui correspond à nos catégories mentales, familières, depuis sans doute le XVIIIème siècle.

Soit l'ordre du discours abandonne les contraintes du codex. Qu'est-ce à dire ? Eh bien qu'on laisse de côté le sentiment de totalité que nous donne le livre, totalité contenue dans le geste même de le tenir, de le feuilleter, d'en survoler les chapitres. On perd le rapport entre le fragment et le tout. Soudain le texte apparaît davantage comme une banque de données faite de fragments juxtaposés relativement indépendants les uns des autres, et qui peuvent être lus sans que le lecteur se préoccupe de les resituer à l'intérieur d'une totalité de discours. C'est la thèse de Milad Doueihi : le texte numérique a profondément une structure anthologique.

Un exemple que prend Roger Chartier et qui permet de bien comprendre : le projet de Google. Google entend numériser tous les ouvrages, partout, autant que possible, et de manière indistincte. Ce qui l'intéresse, c'est d'exploiter un marché de fragments, de ces fragments qui constituent de l'information.

Autrement dit, il s'agit d'une immense base de données, dans laquelle on peut piocher. D'ailleurs, Google vit de la vente de publicité sur le moteur de recherche : c'est bien que ce qui l'intéresse c'est de provoquer une requête. Rien de commun, dans l'esprit, avec les politiques de numérisation des bibliothèques qui privilégient la cohérence, celle du texte, de l'édition, de la collection, etc. Bref, qui s'inscrivent dans les catégories qui ont forgé notre rapport aux œuvres.

A l'heure actuelle, ce sont d'ailleurs ces conceptions qui inspirent l'édition numérique, les fichiers sont verrouillés, on respecte l’œuvre et l'auteur. Et si vous achetez un livre numérique, vous aurez le déplaisir de constater qu'il est plus facile de crayonner, de souligner, sur un simple livre de poche.

C'est le bien le paradoxe : dans l'édition numérique, il est impossible d'intervenir, même pas dans la marge. Le numérique est vanté pour ses promesses infinies d'interactivité, mais le livre numérique est un marbre inaltérable.

C'est qu'on sépare pour l'instant, de manière étanche, répond Roger Chartier, l'édition numérique qui rapatrie l'ancien modèle sur une technique nouvelle, de la communication numérique. Celle-ci est riche de potentialités folles : la liberté, la malléabilité, la gratuité. Mais elle ne donne lieu qu'à des pratiques d'écriture encore marginales, par exemple sur les blogs.

Mais tout ça pourrait changer. Et Roger Chartier de terminer sur cette réflexion qui pourrait en nourrir beaucoup d'autres : rien ne dit que nous ne sommes pas à l'aube d'une nouvelle culture écrite, d'un nouveau monde textuel, fait d'archipels de discours sans appropriation. Nous serions alors beaucoup plus proches de l'écriture de la Renaissance. Se souvient-on qu'avant le XVIIIème siècle, l'invention littéraire consistait à déplacer et à inventer à l'intérieur d'une imitation, se souvient-on que la propriété n'appartenait pas à l'auteur, et que l'écriture en collaboration était infiniment plus fréquente qu'on ne le pense ? Est-ce là notre avenir ?

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