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Le berlusconisme survivra-t-il à Berlusconi ?

5 min
À retrouver dans l'émission

En France, on ne badine pas avec la langue. Luc Chatel a pris la peine de défendre les qualités oratoires du président de la république. « Son refus du style amphigourique est tout à fait délibéré », a assuré Luc Chatel. De toute façon, le chef de l'Etat assume son « parler vrai ».

Il faudrait une analyse sérieuse de l'art rhétorique de Nicolas Sarkozy on reste pour l'instant dans l'anecdote. En revanche, avec l'article paru il y quelques jours sur le site de Médiapart, c’est tout autre chose : une analyse approfondie et extraordinaire de la langue de Silvio Berlusconi.

La thèse est simple : ce qui constitue l'essence du berlusconisme c'est une façon nouvelle, une façon inédite, de jouer avec la langue. « Le berlusconisme , écrit l'auteur, est une maladie du langage. » C'est pourquoi le berlusconisme pourrait survivre à Berlusconi…

L'auteur de cette thèse passionnante est un poète et un traducteur, Martin Rueff.

Le berlusconisme comme maladie du langage, donc....

En Italie, plusieurs ouvrages sont sortis sur cette question, à commencer par celui de Gustavo Zagrebelsky. L'auteur dit s'être inspiré du livre du philologue Victor Klemperer, LTI Lingua tertii imperii , la langue du Troisième Reich,le livre étalon pour toute analyse de la transformation d'une langue par un régime totalitaire.

La piste est prometteuse, mais selon l’auteur de notre article, la question n'est pas sémantique, pas seulement sémantique ; ce n'est pas la façon d'altérer, ou d'affadir, le sens des mots qui caractérise le mieux le « style Berlusconi », non, le cœur de l'affaire serait plutôt pragmatique.

Pas une question de sens, mais une façon de faire , une façon de dire tout et son contraire dans le même temps si bien qu'il n'y a plus de référent possible.

Le berlusconisme comme maladie du langage. Le Cavaliere déclare, par exemple, devant toutes les chaînes de télévision du pays et au micro de nombreuses radios qu'il a connu tel ou tel personnage dans telles circonstances, –le père de Noemi Letizia, tel ou tel chef de la criminalité. Le lendemain, il dit « mais je n'ai jamais dit que j'ai connu cette personne dans cet endroit. »

Mais ne croyez pas que ce soit un raté, une erreur lamentable de communication que des consultants appelés en renfort et payés très chers tenteraient d'effacer. Certes ces consultants existent probablement, mais ces mensonges sont d'abord des opérations très instinctives d'un homme qui « ment comme il respire » : il multiplie les déclarations choc et les démentis, et parvient à vider totalement le message - parce qu'il vide le langage.

Le berlusconisme comme maladie du langage... C'est aussi la blague, l'art et la manière de blaguer. Un livre récent fait état d'une véritable discipline, d'un athlétisme de la blague. Silvio Berlusconi en connaîtrait plus de 2000, et disposerait d'une véritable cellule chargée de les peaufiner...Je vous l'accorde, c'est incroyable, le meilleur est à venir : il est possible qu'il tienne même des registres très précis des blagues qu'il peut raconter dans chaque situation (avec les médecins, les policiers, les ministres,... ).

Celle sur l'aspect toujours bronzé du président américain avait eu un petit retentissement et l'avait obligé à des excuses ; mais c'est au quotidien que les Italiens subissent ses plaisanteries.

A quoi servent ces blagues ? Si elles permettaient tout simplement d'annuler la frontière du sérieux et du fictif, celle qui sépare le vrai du faux ? Si elles avaient pour but de créer un brouillard permanent sur l'information ?

Le « déni par la blague », c'est même maintenant une situation classique de la vie politique italienne. « Ma dai, scherzavo », « mais tout va bien, je plaisantais », voilà comment l'on se sort d'une grossièreté ou d'une vilénie, y compris dans l'arène politique.

Le berlusconisme comme maladie du langage...Le pire peut-être, c'est qu'on ne peut même pas vraiment dire que Berlusconi ment ( au passage, il a déclaré qu'il ne racontait jamais de blagues...il dit qu'il utilise des histoires drôles pour sculpter des concepts); non, on ne peut pas dire tout à fait qu'il ment car mentir suppose une vérité quelconque. Avec Berlusconi, c'est comme ce que disait Koyré des régimes totalitaires, les mensonges sont si faux que le contraire de ce qu'ils prétendent n'est même pas vrai.

Bref, il s'agit toujours de « réduire les mots à un brouhaha contradictoire pour rendre impossible l'émergence du sens. »

Et voilà pourquoi les intellectuels italiens sont muets, explique notre auteur. S'il est difficile de s'opposer au Cavaliere, c'est parce qu'il a rendu impossible l'usage de la langue. Et si les intellectuels sont souvent trop silencieux face à lui, ce n'est pas tant parce qu'ils ne veulent pas s'abaisser à parler de lui, c'est parce qu'il leur est difficile de parler de celui qui rend illusoire toute prise de parole. A quoi bon parler quand cela n'a plus de sens ?

Bref, je vous recommande grandement la lecture de cet article, il se trouve sur Médiapart sous le titre « Ceux qui croiront parler leur langue parleront la mienne ». Il y a là, je vous assure une réflexion précieuse sur la langue en politique. Qui est toujours un sujet passionnant.

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