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Le détective et l'exception

4 min
À retrouver dans l'émission

Que signifie la réapparition des détectives ? Vous avez remarqué, de Clearstream à l’affaire DSK, ils sont de retour. Pourtant, un peu comme la femme de chambre, ils appartiennent dans notre imaginaire à une époque révolue.

Depuis longtemps en France ils ont disparu des scènes de crime au profit du seul et unique policier.

D’ailleurs pourquoi ont-ils jamais existé ? Pourquoi le roman policier tel qu’il s’invente au 19ème siècle a-t-il besoin de deux figures, celle du policier et du détective ? La police ne pourrait-elle pas suffire ? Pourquoi Sherlock Holmes quand il y a déjà Scotland Yard ?

On trouve quelques éléments de réponse dans un article magistral du sociologue Luc Boltanski qui est publié dans le dernier numéro de la revue Tracés, le n.20

Historiquement, on a fait des tas d’analyses du fonctionnement de ce couple, on s’est notamment s’intéressé à la distribution des tâches, vulgaires ou nobles : le policier attaché aux basses œuvres, le détective assurant la part intellectuelle du travail.

Mais ce que propose Luc Boltanski est encore différent. Que remarque-t-il ? Qu’il existe une autre distribution des tâches entre les deux personnages.

C’est tout à fait évident dans les romans de Conan Doyle : le détective possède une supériorité manifeste sur le policier, et cette supériorité est qu’il peut, lui, se permettre d’agir en infraction avec la loi.Et souvenez-vous, il ne se prive pas de le faire. Il se munit d’une arme, par exemple, et n’hésite pas à tenir sous la menace ceux qui s’opposent à lui. C’est que tous les moyens sont bons pour rétablir l’ordre social que le crime a menacé, y compris des moyens illégaux. Ceux que la police, par définition, ne peut employer.

Mais ce n’est pas pour autant que le détective est à ranger dans la catégorie des criminels. Comme eux, il joue avec les frontières de la légalité, c’est certain, mais il ne s’agit pas, à proprement parler, d’une transgression. Il brûle des papiers compromettants afin que la police ne mette pas la main dessus, il laisse au besoin des gens s’enfuir, mais c’est toujours pour que tout rentre dans l’ordre, au nom de valeurs morales supérieures à ceux de la simple légalité.C’est sa croyance en un ordre moral supérieur qui lui procure l’attachement du bon Dr Watson, ancien militaire. Le lien d’amitié se tisse sur cette adhésion commune.

Notons que le détective n’évolue pas dans n’importe quel monde. Les énigmes qui a à résoudre apparaissent souvent dans l’aristocratie anglaise. Et les moyens de la police sont trop grossiers pour évoluer dans ce monde les affaires risqueraient de sortir dans la presse. La vie intime de l’élite étant très liée à celle de l’Etat, tout ça ne serait pas bon pour la société dans son ensemble.

Et puis là encore, la loi n’est pas à même de saisir la complexité des raffinements moraux qui ont poussé les membres de l’élite à la faute. Car s’ils ont fauté, dans les romans policiers, c’est toujours pour une bonne raison.

Seul le détective va pouvoir se rehausser au niveau de l’esprit de la loi. Et d’ailleurs, il le fera avec la complaisance du policier, qui ferme les yeux. Morale et police avancent main dans la main.

Bref, nous dit Luc Boltanski, la dissociation du détective et du policier témoigne de cette contradiction de l’Etat moderne, écartelé entre la loi, qui doit être égale pour tous, et l’évidence d’une classe sociale supérieure. Ce que le récit policier original met en scène, n’est autre que la contradiction entre un Etat de droit naissant et une société capitaliste de classes.

A l’opposé, dans le polar, qui naît dans les années 30-40 aux Etats-Unis et surtout en France dans les années 70, le détective ne lutte plus contre le crime, mais contre la société. Il n’est plus le double du policier, mais son ennemi. Le policier est présenté comme l’agent corrompu d’une administration qui ne l’est pas moins. Le projet du polar, c’est – pour le dire en termes sociologiques- le dévoilement de la société comme réalité construite.

A cet égard, le roman policier a un tout autre dessein, il met en scène les contradictions du projet étatique. Qui veut l’ordre, mais n’y parvient pas avec les moyens de sa propre légitimité, à savoir la légalité. Le détective surpasse la contradiction et permet le rétablissement du monde comme avant.

Le détective, termine Luc Boltanski, « c’est l’Etat en état d’exception ordinaire. » Elémentaire, mon cher Marc !

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