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Le droit d'ingérence

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Le droit d'ingérence, une idée qu'on croyait morte et enterrée, enterrée sous les débris de Bagdad, une idée sur laquelle il n'est pas simple d'avoir les idées claires...

D'abord qu'il nous soit permis un peu de sarcasme. C'est presque amusant de songer aux remaniements gouvernementaux successifs. Notre grand défenseur des droits de l'homme, Bernard Kouchner, qui a poussé la conviction jusqu'à théoriser un devoir d'ingérence humanitaire a été écarté il y a quelques mois au profit d'une real-politik chiraquienne qui a valu finalement à Nicolas Sarkozy plus d'ennuis que les idéaux de son prédécesseur.

Disons tout de suite que malgré les efforts du french doctor, le droit d’ingérence reste un concept flou. Dépourvu d’existence légale, en tant que tel. Et ambigu sur les acteurs susceptibles d'y recourir : est-ce que ce sont les Etats qui peuvent et doivent s'en saisir ? La communauté internationale sous l'égide de l'ONU ? Les ONG ?

En tout cas, cette perplexité face à la possibilité d'intervenir en Libye nous replongent au cœur des années 1990. Car c'est la même question qui fut posée au moment de l'éclatement de l'Ex-Yougoslavie et des exactions serbes au Kosovo : intervenir ou ne pas intervenir ? Et nous voilà à nouveau devant le même conflit de valeurs : celui qui oppose le principe de la souveraineté nationale, qui nous prévient de toute ingérence dans les affaires intérieures d'un Etat et l'universalisme des droits de l'homme, qui nous engage à protéger les populations.

Une tribune libre des pages du Monde daté d'hier analysait les révolutions arabes comme une victoire a posteriori des visées néo-conservatrices. Comme le droit d'ingérence appartient au corpus néo-conservateur, ça vaut la peine de suivre le raisonnement.

Le point cardinal de la philosophie politique développée par les néo-conservateurs américains était en effet la croyance dans l'universalisme des droits de l'homme. Le cadre démocratique, pensaient-ils, était valable pour tous les peuples sous toutes les contrées, et quelles que soient les particularités culturelles ou religieuses de chacun.

Rappelons leur nom : Robert Kagan, Irving Kristol, Paul Wolfowitz, Francis Fukuyama.

Fukuyama, je faisais il y quelques semaines mention du retour sur la scène intellectuelle américaine de sa thèse, sa grande thèse sur la fin de l'histoire. Elle revient, ce n'est pas étonnant, en même temps que cette question du droit et devoir d'ingérence.

La croyance dans la diffusion de la démocratie est l'un des traits les plus sympathiques des néo-cons. Un internationalisme sincère, qui n'a rien de surprenant quand on se rappelle les origines intellectuelles de ce courant, nourri par les apports d'intellectuels issus du trotskisme.

Tout de même, ces théoriciens ont, certes, rêvé un Moyen-Orient démocratique ( vous vous souvenez : le projet du « Grand Moyen Orient ») mais ont-il eu pour autant raison avant tout le monde ? Quelle sorte de clairvoyance peut-on leur prêter ? Rappelons que leurs belles idées se sont abîmées en Irak, et ont souvent servi de cache-sexe à des ambitions purement géostratégiques.

Et puis, il existe une différence de fond entre les desseins de l'administration Bush et la situation aujourd'hui : l'émancipation des peuples arabes est l'œuvre de ces peuples, et d'eux seuls.

C'est tout le contraire de ce qu'anticipaient les néo-conservateurs, en choisissant comme ils l'ont fait en Irak d'imposer des normes juridiques et morales par la force. Leur tentative ne pouvait être comprise que comme une nouvelle manifestation d'impérialisme, voire une forme nouvelle de néo-colonialisme.

D'où la prudence de la nouvelle administration Obama avec ce concept. Il y a un peu plus d'un an, interrogé sur l'idée d'une "responsabilité de protéger" , Obama avait répondu d'une manière limitant nettement ce devoir d'ingérence. "Le seuil à partir duquel une intervention internationale est justifiée doit être très élevé. Il faut qu'il y ait une forte indignation internationale. Cela n'est pas toujours facile de décider" , avait-il déclaré.

Le président américain avait peut-être en tête le printemps iranien quand il a prononcé ces phrases, mais la Libye, où le peuple s'est déjà massivement soulevé contre son dirigeant, est un autre cas de figure. Il s'agirait là d'une aide à un mouvement déjà engagé.

Un cas d'école pour le droit d'ingérence, disent certains. Mais les Libyens souhaitent-ils cette intervention ? De quoi relancer les débats...

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