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Le retour d'une société de rentiers ?

4 min
À retrouver dans l'émission

Ah, si au moins ils étaient généreux, nos riches ! Si au moins ils étaient comme les milliardaires américains qui donnent leur fortune aux institutions caritatives ! Mais non, en plus, chez nous, ils thésaurisent et transmettent à leurs enfants. Bref, ils en profitent !

Quand on y pense, cette déploration est étonnante, autrefois on disait, ils sont riches, il faut saisir et redistribuer, aujourd'hui on dit : « ils sont riches, et en plus, ils sont méchants ». S'il fallait montrer à quel point la morale a remplacé la politique, on aurait là l'exemple tout trouvé.

Mais beaucoup de choses ont changé (ce n'est pas la seule) entre hier et aujourd'hui : à l'époque des cheveux longs et des « pattes d'éph », l'existence des classes sociales était encore une évidence, et elles étaient « en lutte ». Aujourd'hui, la société française se vit comme une large classe moyenne, avec – en bas- cette frange d'exclus qui faut aider, et ces très riches en haut, là-haut, qui ne se soucient pas assez du bien commun et qu'il faut tenter de moraliser.

Vous avez remarqué (au passage) le succès de ce verbe « moraliser »: il faut moraliser, la politique, le capitalisme et maintenant les riches.

Cette disparition de la lutte des classes dans les esprits, c'est Luc Boltanski qui la pointe ; Luc Boltanski, le frère de l'artiste Christian, et surtout l'une des plus grandes figures de la sociologie française ; cette idée se trouve dans un long entretien en ligne depuis hier sur le siteLa vie des idées . J'en profite pour vous dire que La vie des idées est un site très riche et accessible sans abonnement que je vous encourage à aller visiter.

Luc Boltanski, pour revenir à lui, que dit-il ? Qu'à ses yeux l'un des phénomènes les plus marquants de l'époque, c'est la disparition de la coupure qui séparait le monde ouvrier de tout le reste ( le sociologue explique qu'au moment où il écrit son livre sur les cadres en 1982, cette frontière est encore très nette; on était ouvrier ou on ne l'était pas) ; aujourd'hui c'est une nouvelle coupure qui s'est installée, et elle sépare cette fois les « responsables » et pour dire vite, les riches, la partie haute de la société, de tous les autres.

Boltanski touche absolument juste : le sentiment est diffus, mais l'idée circule de plus en plus qu'il existe un petit groupe de privilégiés, qui se caractérisent par le fait qu'ils sont à l'abri de tous les remous de l'existence sociale ; qu'y compris une crise économique et financière comme nous venons de la vivre ne les touche pas ( petite paranthèse : l'industrie du luxe est un bon indicateur : elle se s'est jamais aussi bien portée que par ces temps difficiles.). Le reste de la population, quant à lui, pauvres et moins pauvres, se vit comme un tout plus ou moins homogène mais constamment menacé par le déclassement.

Malheureusement Luc Boltanski se contente d'observer ces nouvelles représentations et ne dit pas quelles pourraient en être les conséquences politiques.

Mais je peux vous assurer une chose : les « riches » sont une nouvelle préoccupation : c'en est même troublant. La revue Mouvements a sorti son dernier numéro sous le titre un peu provocateur Pour en finir avec les riches ( et les pauvres) , le livre des Pinçon-Charlot Le Président des riches est un best-seller ; sur le site de l'Observatoire des inégalités, l'universitaire Patrick Savidan tient une chronique du retour amorcé des rentiers. Et ce n'est pas fini : le premier numéro de l'année 2011 du magazine Alternatives économiques fait sa couverture sur « le retour des héritiers ».

C'est un comble, Marc, maintenant les riches font vendre ! vous allez me dire que c'est bien connu : les people font vendre et les people sont riches, mais là ils intéressent en tant que groupe pour la position qu'ils occupent. Et c'est nouveau.

Que penser de ce regain de curiosité ? Il conforte l'idée de l'existence -au moins dans les esprits- d'un groupe à part, d'une coterie qui ne partage pas le sort commun. Et dont on avait comme oublié l'existence. Car curieusement, on a longtemps tenu les riches hors-champ. La réflexion sur la pauvreté a été systématiquement découplée de celle qu'on pouvait mener sur la richesse.

Alors c'est peut-être cela qui est en train de changer. Dans les revues de gauche, on estime maintenant que sans verser dans un égalitarisme dogmatique, et jugé obsolète, on peut considérer, tout de même, qu’il appartient au débat démocratique de déterminer quel est l’écart de richesse et de revenus acceptable.

C'est même d'autant plus au programme que notre monde fleure bon le retour des rentiers. On en trouve confirmation dans le magazine Alternatives économiques : non seulement les inégalités de patrimoine ne cessent de croître, mais la part de l'héritage y est de plus en plus forte.

Or, si une richesse accumulée par le labeur et l'épargne peut nous paraître acceptable, il en va tout autrement de l'héritage tombé du ciel dont l'idée heurte nos valeurs méritocratiques.

Pourtant, les conclusions de la dernière étude du brillant économiste Thomas Piketty sont formelles : en France aujourd'hui, la part de l'héritage après avoir fortement reculé, notamment juste après guerre, est repartie à la hausse : l'héritage pèse dans la France d'aujourd'hui – écoutez bien- aussi lourd que dans celle des années 20.

Tout indique que nous pourrions voir revenir une société d'héritiers.

L’affaire est grave, et pourtant rien ne bouge – du moins pour l'instant.

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