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Les classes moyennes, pas forcément médiocres ?

4 min
À retrouver dans l'émission

Il fut un temps où le mot « médiocre » était presque un compliment. Et oui, à l’ère du bling bling et du toujours plus, c’est difficile à comprendre, mais je vous l’assure chez des Romains la mediocritas se confondait souvent avec la vertu. Rester dans son rang, chercher la mesure, apprécier la modération, c’était tout un art – une sagesse.

Pas d’architecture, pas de construction sans ce juste milieu de la médiocrité. Mieux la société, par-dessus, tout avait besoin de ces classes qu’on dit moyennes, elle avait besoin de cette médiocrité qui honore.

Montesquieu lui-même écrivait dans L’Esprit des lois qu’une république qui aurait formé beaucoup de gens médiocres se gouvernerait sagement.

Autant vous dire : les classes moyennes, leur sort, leur destin, fut-il donc médiocre, sont l’un des thèmes les plus en vogue dans le monde des idées.

Vous avez déjà entendu parler, sans doute, de la peur du déclassement qui a saisi les couches intermédiaires de la société. Le déclassement a été décrit, puis nuancé par des chercheurs, économistes et sociologues. On ne parle plus de Louis Chauvel et de ses Classes moyennes à la dérive , c'est presque devenu un classique. Dans la même veine, toujours de la déploration, l’économiste Nicolas Bouzou a sorti un livre aux éditions Lattès sous un joli titre Le Chagrin des classes moyennes .

Pourquoi cette fascination pour le malaise des classes moyennes ?

De manière assez générale nos démocraties partagent l'idée qu’elles sont un rempart contre les excès, les extrêmes de part et d'autre de l'échiquier politique.

Peut-être avez-vous lu, comme moi, une interview d’Arianna Huffington, la fondatrice du site d'informations en ligne qui porte son nom, dans Le monde magazine ; c'était paru à l'automne. Manifestement la peur que les classes moyennes partent à la dérive n'est pas une angoisse franco-française.

La journaliste américaine expliquait que la classe moyenne sur laquelle repose l'essor économique des Etats-Unis était en voie de disparition. « Le pays a peur d'une chose, ajoutait-elle, de se diviser en deux catégories, d'un côté les riches de l'autre, tous les autres ». Le titre de son livre ? Tout à fait explicite : Third World America , L'Amérique du Tiers monde, comment nos politiciens sont en train d'abandonner la middle class et de trahir le rêve américain .

Aucun doute : le malaise des classes moyennes est un grand thème du moment, en tout cas dans nos sociétés occidentales (Il est fort parier que les classes moyennes chinoises n'ont pas le même blues).

Mais avant de tomber dans la compassion, il faudrait savoir si cette couche moyenne mérite l'honneur qu'on lui octroie. Avant Marx, mais aussi après lui et contre lui, elles furent considérées comme le pilier des institutions, montrant la voie dans la promesse d'un projet collectif partagé. Depuis la Révolution jusqu'à nos jours, on voit courir un messianisme des classes moyennes :

Mais cette vision flatteuse semble oublier une chose : si les classes moyennes communient dans une démocratie identifiée au progrès social quand tout va bien, elle peuvent aussi se retourner, dans les moments de crise, contre les couches populaires...

Marc Bloch explique dans L'Etrange défaite comment la bourgeoisie avait su, un temps, faire alliance avec les classes populaires pour éliminer du pouvoir la très haute bourgeoisie et la noblesse, qui étaient ses vieux adversaires. Mais aussi comment touchée par la crise de 29, cette même bourgeoisie s'étaient retournée contre le petit peuple.

Marc Bloch décrit admirablement bien le malheur du petit bourgeois touché par la tragédie économique. Je ne résiste pas à ces quelques lignes de Marc Bloch : « contraint à payer de sa personne, chaque plus jour durement, le bourgeois crut s'apercevoir que les masses populaires, dont le labeur était la source de ses gains, travaillaient au contraire moins que par le passé – ce qui était vrai – et même moins que lui -ce qui n'était peut-être pas aussi exact - (...)on le vit s'indigner que le manœuvre trouvât le loisir d'aller au cinéma, tout comme le patron ! »

J'ai trouvé cette citation dans une synthèse, une synthèse remarquable, à la fois riche et limpide sur l'histoire des classes moyennes, qu'a écrite Thierry Pech pour le dernier numéro de la revue L'économie politique.

Lui, Thierry Pech, n'est pas sans penser que ce ressentiment, les classes moyennes pourraient le nourrir à nouveau, privées de perspectives comme elles le sont aujourd'hui.

Elles pourraient, selon lui, comme par le passé, bientôt allier de concert la haine du trader et la méfiance à l'égard des classes populaires, les demandes de protection de l'Etat et le procès de ceux qui abusent de ses subsides.

Bref à le suivre, elles pourraient nourrir une haine du plus haut comme du plus bas, et renouer avec une frustration aussi vieille que leur existence.

Dès lors, et pour conclure : aux politiques d'offrir des perspectives pour que la noble mediocritas des Romains ne s'abîme pas dans la médiocrité du ressentiment.

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